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Décolonisation française : 25 ans de fractures, entre histoire et héritage

jeudi 20 février 2020, par Christian Travers

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C’est sous ce titre que s’est tenue le 13 février, à l’Institut du Monde Arabe, dans le cadre des jeudis de l’IMA, une table ronde pendant laquelle a été évoquée l’histoire de la décolonisation française.

Christian Travers assistait à la rencontre. Il nous en fait ici le compte-rendu.

Durant toute la période de décolonisation, la France est entrée en guerre contre les peuples qu’elle prétendait « civiliser ». C’est la plus longue guerre de l’histoire française du XXᵉ siècle et l’on estime à 600 000 le nombre de victimes. Même si certains pays ont pu se décoloniser sans conflit armé, la France y conserve encore son influence. Ces territoires et pays restent soumis à de nouvelles formes de dépendances vis-à-vis de la métropole.

Le débat a fait intervenir :

Benjamin Stora, spécialiste de l’histoire contemporaine du Maghreb qui enseigne à l’INALCO et à Paris XIII,
Nicolas Bancel, professeur à l’université de Lausanne, codirecteur du groupe de recherche Achac. Il a publié ou codirigé une soixantaine de livres.
Pascal Blanchard, chercheur LCP/CNRS codirecteur du Groupe de recherche Achac. Il a publié ou codirigé une soixantaine d’ouvrages.
Sandrine Lemaire, professeur en classe préparatoire à Reims, codirectrice du Groupe de recherche Achac. Elle a publié ou codirigé une douzaine de publications.
Lilian Thuram, champion du monde de football en 1998, qui a créé en 2008 la fondation Education contre le racisme.

Cette histoire a concerné une quarantaine de territoires qui ne sont pas tous devenus indépendants

Retracer cette aventure permet de prendre la mesure des fractures, en lien avec ce passé, qui traversent la société française. Elle éclaire aussi les relations de la France avec ses anciennes colonies, notamment au Maghreb, en Afrique noire, au Levant, ou dans les régions ultramarines.
Nicolas Bancel a précisé que dans notre pays la décolonisation n’a qu’une place minorée dans le récit national. C’est une période de traumatisme et d’humiliation. De même qu’on a tenté d’effacer le régime de Vichy et surtout la collaboration après 1945. Les guerres coloniales se sont déroulées de 1943 à 1977. Les plus marquantes ont été celles d’Indochine et d’Algérie et c’est plus discrètement que des guerres ont eu lieu à Madagascar (on cite 89 000 morts) au Cameroun, en Côte d’Ivoire et ailleurs. La France n’a pas été le seul pays confronté à ce type de guerres, dont il faut souligner qu’elles se sont déroulées pendant la période de la guerre froide entre les États-Unis et l’URSS et que chaque camp soufflait sur les braises… La décolonisation n’a pas été la fin de la domination coloniale. Des répercussions sont encore sensibles chez les colonisés comme chez les colonisateurs.
Benjamin Stora a rappelé que si les fractures entraînées par l’affaire Dreyfus ou la collaboration sont aujourd’hui apaisées il n’en est pas de même de la décolonisation. Après la glorification de l’empire, exaltée par un nationalisme dominant, l’évanouissement de celui-ci est difficile à accepter et il est plus difficile encore d’en parler avec sérénité. De plus, pour écrire l’histoire il faut accéder aux archives. En France comme dans les anciens pays colonisés ce n’est pas facile. Ces derniers, devenus indépendants, sont sourcilleux et jaloux de leur autonomie, et la France a détruit beaucoup de sources d’information.
Enfin la décolonisation s’est faite sous le regard dominant des USA et de l’URSS et c’est encore bien souvent sous ce prisme déformant qu’elle est observée.
Sandrine Lemaire évoque les manuels scolaires qui mettent en musique les programmes et ceux-ci ont tardé à parler de la décolonisation. Longtemps, les colonies ont fait la grandeur et la gloire de l’empire puisque les politiciens et les militaires prétendaient qu’il s’agissait d’apporter le progrès et la civilisation chez les indigènes Il n’a pas été facile de faire un récit plus sombre. D’autant que la propagande montrait essentiellement, par des photos et des textes, le bonheur exotique des colonisés et dissimulait leur aspiration à la liberté.
Dans le récit national la guerre d’Algérie a pris une place dominante et elle a tendance à effacer les autres colonisations que l’on imagine plus douces en raison du silence qui les recouvre.
Lilian Thuram revient sur sa propre histoire de guadeloupéen. Il estime qu’aujourd’hui encore il n’est pas décolonisé, que le regard que l’on porte sur lui l’enferme irrémédiablement dans sa couleur. La Guadeloupe et les Antilles ont raté leur décolonisation. Il y a encore des demandes d’indépendance.
Benjamin Stora précise à ce sujet qu’il garde en mémoire la grève des ouvriers du bâtiment, en 1967, qui a été durement réprimée par balles et que cet affrontement avait abouti à 12 morts et une centaine de blessés. C’est, après le massacre du 17 octobre 1961 et la violence policière de février 1962, la dernière répression sanglante de la République. C’est peu connu en France mais cela reste un marqueur très fort de l’identité guadeloupéenne. Aujourd’hui, des militants demandent que ces exactions soient reconnues.
Nicolas Bancel rappelle que l’État français n’a jamais accepté de décoloniser. Il n’a lâché que contraint, lorsque les revendications ont conduit à l’usage de la force. Le territoire hérité de l’empire devait être préservé à tout prix.
Sandrine Lemaire ajoute que la plupart des guerres coloniales ont été effectuées sans bruit. Les français, sauf exception, ne les ont pas vues. Les images étaient peu visibles, gérées et soigneusement triées. On voit des soldats enseigner, soigner, mais le moins possible en situation de combat.
Liliam Thuram  : il est difficile de déconstruire une mythologie même si aujourd’hui la vérité transpire. On cherche à construire malgré tout un discours positif qui nie le mépris qui a existé.

Comment expliquer cette amnésie ?

Nicolas Bancel répond en indiquant qu’il y a des mémoires inflammables et que la peur plus que l’oubli explique ce silence. Comment expliquer les horreurs de la colonisation dans le pays des « Lumières » où beaucoup d’acteurs ont cru à la mission civilisatrice de la France qu’exalte la devise de la République.
Sandrine Lemaire rappelle encore qu’en 2005, une loi avait été votée afin que les aspects positifs de la colonisation soient enseignés dans les lycées… Aujourd’hui encore, alors que les programmes le prescrivent et que cela intéresse les élèves, de nombreux professeurs sont réticents pour évoquer cette histoire honteuse et qui peut provoquer polémique.
Benjamin Stora  : concernant l’Algérie, les 2 millions d’appelés et l’exil de 1 million de pieds noirs ont entraîné l’irruption de cette guerre dans les esprits. Mais il n’a pas été possible, en raison des lois d’amnistie, d’effectuer une traduction juridique du conflit. Et en Algérie comme ailleurs les états décolonisés écrivent une histoire mythifiée ou la cachent.

En réponse aux questions des auditeurs, qui ont rempli la salle du Haut Conseil de l’IMA, il est précisé que les guerres les plus meurtrières ont été livrées par les Portugais avec une estimation de 1 500 000 morts et que les Anglais ont eu un souci plus précoce d’intégration en créant dès 1857 une université ouverte aux autochtones, alors que la France a inauguré sa première université ouverte à Dakar exactement un siècle plus tard. On précise en outre que d’une façon générale la décolonisation britannique s’est passée de façon plus douce dans l’empire. On ne cite pas la partition de l’Inde en 1947 qui a abouti à l’exil de millions d’hindous en Inde et de millions de musulmans au Pakistan et que des massacres humains innombrables ont également marqué l’indépendance indienne.
Une intervenante évoque le franc CFA encore en usage dans 12 pays africains. Elle estime que c’est bien un vestige de la domination coloniale et demande comment s’en débarrasser ?

Concernant cette thématique un livre vient de paraître chez les éditions La Martinière sous le titre : « Décolonisation française, la chute d’un empire »

Les auteurs, pour l’essentiel, sont ceux qui ont été réunis pour cette table ronde : Pascal Blanchard, Nicolas Bancel, Sandrine Lemaire.

Le livre, grand format, avec 250 photographies, est préfacé par Benjamin Stora et Joseph-Achille Mbembe
Prix : 29, 90 €

https://www.imarabe.org/fr/rencontres-debats/decolonisations-francaises-25-ans-de-fractures-entre-histoire-et-heritage

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