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Des « archives citoyennes » pour répondre aux archives militaires interdites

samedi 14 mars 2020, par Michel Berthelemy

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À la décision du Service historique de la Défense d’interdire la consultation des documents tamponnés « secret » ou « très secret », après 1940, ce qui couvre toute la période de décolonisation, mesure discrétionnaire à l’encontre du droit des historiens à pouvoir travailler scientifiquement et des citoyens à être informés, pour la guerre d’Algérie, s’opposent les « archives citoyennes ».

Par Nils Andersson, le 7 mars 2020

Les difficultés de la recherche historique sont connues, sécheresse désincarnée et relativité des documents, approximation et partialité des témoignages, complexité des gens, des faits et des situations font que l’événement n’est jamais accessible à 360 degrés, ce sur quoi vient interférer les convictions propres de l’historien. Comme pour le journaliste, le travail de l’historien relève donc du respect du précepte d’Hubert Beuve-Méry, « si l’objectivité n’existe pas, l’honnêteté oui ». Mais les difficultés deviennent plus grandes encore quand le témoin n’est plus et que les archives ne sont pas accessibles, d’où les réactions des historiens concernés et de milliers de signataires contre la décision du Service historique de la Défense d’interdire la consultation des documents tamponnés « secret » ou « très secret », après 1940, ce qui couvre toute la période de décolonisation et constitue une entrave grave à la recherche historique et une peur d’assumer.

Pour s’en tenir plus particulièrement à la guerre d’Algérie, l’Histoire offre mille entrées, dont l’une, importante, est celle de la violence coloniale, ce à quoi visent plus particulièrement les dispositions de non-accès aux archives. À cette mesure discrétionnaire à l’encontre du droit des historiens à pouvoir travailler scientifiquement et des citoyens à être informés, pour la guerre d’Algérie, s’opposent les « archives citoyennes ».

Le plus souvent, les horreurs de la guerre ne se dévoilent qu’au terme du conflit - au Cameroun par exemple ou restent toujours ignorées comme au Niger. Soumises à l’occupation et à la répression, ne disposant pas alors des moyens de communications aujourd’hui accessibles, les victimes éprouvent de grandes difficultés à faire entendre leurs cris. Il en a été différemment lors de la guerre d’Algérie où, dès les premières semaines du conflit, la réalité et l’indicible furent dénoncés, sous toutes ses formes et dans toutes ses applications. Il en fut ainsi grâce au travail de dénonciation mené par des Français qui, bénéficiant d’un accès à la parole alors refusé aux Algériens, furent le principal vecteur de la voix des victimes.

Les faits rapportés, les témoignages publiés d’acteurs ou de témoins relatent, des couloirs de la villa Sesini et de la cité Ameziane aux « zones interdites », des camps de Paul Cazelles et Berrouaghia aux corvées de bois, de la prison de Barberousse à Alger à celle rue des Saussaies à Paris ou à celle rue Vauban à Lyon, toutes les formes de la violence à laquelle il a été fait recours. S’exprime aussi la voix de ceux qui ont refusé et dénoncé la guerre jusqu’à se solidariser avec la lutte de libération du peuple algérien. Conséquence de ce travail de divulgation et d’information, après la signature des Accords de paix d’Évian, au terme des hostilités, il n’était pas de méthodes répressives qui n’aient été révélées dans le cours des événements, les écrits et témoignages publiés après 1962 sont venus confirmer des faits et des méthodes dénoncés durant les huit ans de guerre.

La presse, source privilégiée d’informations

Malgré les entraves à pouvoir vérifier les informations dans une situation de guerre, malgré les poursuites judiciaires et les saisies « effectuées en vertu de la loi du 3 avril 1955, renforcée par un décret du 17 mars 1956, déclarant l’état d’urgence et autorisant les autorités administratives à prendre toutes les mesures pour assurer le contrôle de la presse et des publications de toute nature », des journaux, des revues, des livres ont publié des milliers de pages précisant les dates, les lieux, les noms, qui constituent des « archives citoyennes. »

Ces « archives citoyennes » sont des quotidiens, plus souvent dans la relation des événements et la dénonciation que dans la révélation des faits, avec les archives du Monde, qui contiennent les jugements de Sirius, les articles de Jean Planchais, les prises de position d’Henri Marrou et celles de nombreux autres intellectuels, les archives de l’Humanité rassemblant les correspondances de Marie Perrot et Robert Lambotte, celles de Libération d’Emmanuel d’Astier de la Vigerie et les articles - parmi les mieux informés - d’Albert-Paul Lentin.

La presse hebdomadaire et les sources essentielles que sont, L’Observateur puis France-Observateur, avec les articles et reportages de Claude Bourdet et Robert Barrat, L’Express et le Bloc-notes de François Mauriac, Témoignage chrétien, animé et insufflé par Georges Montaron ou encore Réforme, Le Canard enchaîné et La Quinzaine de Maurice Nadeau. 

Autre source incontournable, les revues, Esprit dirigé par Jean-Marie Domenach et Les Temps modernes par Jean-Paul Sartre, qui chacune, selon sa ligne et ses composantes, apporta une contribution précieuse pour dévoiler la réalité de la guerre coloniale, depuis les témoignages des appelés et rappelés en Algérie : Robert Bonnaud, Jean Carta, Geoges Mattei, Jean-Philippe Talbo-Bernigaud… jusqu’au récit des massacres du 17 octobre 1961. Presse et revues étaient durement touchées par les mesures de saisies destinées à les soumettre.

Pour les suppléer, d’autres publications, plus confidentielles, furent une source irremplaçable : les Cahiers de Témoignage Chrétien, le Dossier Jean Muller, rassemblant les lettres posthumes à ses amis de ce jeune rappelé ou Des rappelés témoignent, vingt-quatre voix faisant entendre le traumatisme d’une génération envoyée faire une salle guerre. Documents qui ont fortement contribué à la prise de conscience de son inanité. Sur le front de l’information, deux publications semi-clandestines nées dans la guerre symbolisent cette résistance, ce sont Témoignages et Documents, émanant du Centre du Landy et Vérité-Liberté[1]. Chaque numéro de ces deux publications, republiant des documents saisis ou révélant des actes et des faits en s’appuyant sur des sources incontestables, est un dossier d’archive.

Pour s’opposer aux mesures prises contre la presse et les revues, la censure sera détournée par le livre. Un journal saisi ou une revue saisie est une publication morte, un livre n’est pas daté, au-delà de la censure il a une vie, certes entravée, mais il s’appuie sur des diffusions parallèles et des librairies militantes ; l’exemple et l’archétype, fut la librairie La Joie de Lire, créée par François Maspero.

Celui par qui le livre devint une arme de dénonciation de la guerre est Jérôme Lindon qui publia avec Les Éditions de Minuit le premier témoignage d’un supplicié, en l’occurrence d’une suppliciée, Pour Djamila Bouhired et sans qui le livre majeur de la guerre d’Algérie, La Question d’Henri Alleg, ne serait pas paru ou l’aurait été sous une forme confidentielle. Les éditeurs poursuivis, dont les saisies et les condamnations menaçaient l’existence même des éditions furent, avec vingt-trois titres publiés les Éditions de Minuit, dont neuf saisis, les Éditions François Maspero, avec dix-neuf titres, dont douze saisis, La Cité-Éditeur avec dix titres, quasi tous interdits d’entrée en France, les Éditions Pierre-Jean Oswald et les Éditions Robert Morel.

Les ouvrages édités ont couvert tous les champs de la guerre, de la répression et du refus

Entre 1957 et 1961, ces années de relégation pour ceux qui refusaient le maintien de l’ordre colonial, ont été publiés : 

Pour dénoncer la torture en Algérie : Pour Djamila Bouhired de Georges Arnaud et Jacques Vergès et La Question d’Henri Alleg (Minuit), Zohra Drif, La mort de mes frères (Maspero), Barberousse de Mohamed Khemisti (Oswald), Les Disparus, dossier sur la bataille d’Alger (La Cité) et pour la vérité sur l’assassinat de Maurice Audin, l’exemple du travail historique au présent, L’affaire Audin, par Pierre Vidal-Naquet, (Minuit).

Pour dénoncer la torture et la répression en France : La Gangrène (Minuit), Les Harkis à Paris et, sur les massacres du 17 octobre 1961, Ratonnades à Paris (Maspero).

Pour dénoncer toutes les formes de répressions et de violences pendant la guerre, de la torture aux enfumades, des camps de regroupement aux zones interdites : de Hafid Keramane, La Pacification (La Cité) et Patrick Kessel et Giovanni Pirelli, Le peuple algérien et la guerre (1954-1962)[2], (Maspero)

Pour donner la parole aux appelés et rappelés qui ont refusé la guerre, se sont insoumis ou ont déserté, les témoignages de Maurienne[3], Le Déserteur, Robert Bonnaud, Itinéraire, Le désert à l’aube dans lequel Noël Favrelière ayant reçu l’ordre de tuer un prisonnier lors d’une corvée de bois, fait le choix de déserter avec celui qu’il devait assassiner (Minuit), Maurice Maschino, Le Refus et L’engagement, Georges Mattéi, Disponibles (Maspero). Autre parole, celle de ceux qui font le récit de leur désespérance, Jacques Tixier, Le Gâchis (Éditeurs français réunis) et Hors-Service (H-S) d’Henri Deligny (La Cité).

Pour l’honneur des acteurs qui rompent la règle du silence : Pierre Leuliette, Saint-Michel et le dragon, souvenirs d’un parachutiste, très beau texte évoquant ceux qui « risquent de tout perdre de ce qui pourrait faire d’eux des hommes », Benoist Rey, Les Égorgeurs (Minuit) et Officiers en Algérie (Maspero).

Pour faire entendre ceux qui sont solidaires avec les colonisés : Notre guerre de Francis Jeanson (Minuit), Le droit à l’insoumission, le dossier des 121 (Maspero), Le Temps de la justice de Robert Davezies (La Cité)

Pour faire connaître l’arme de la défense : Le droit et la colère (Minuit), Défense politique, de Jacques Vergès, Nuremberg pour l’Algérie (Maspero) et connaître le cours des procès eux-mêmes, Provocation à la désobéissance, le procès du Déserteur, Mon procès de Georges Arnaud (Minuit), Le procès du réseau Jeanson (Maspero) et Sans commentaires dans lequel le Comité Maurice Audin publie la déclaration du colonel Argoud, lors du procès du réseau Jeanson (Minuit).

Ces « archives citoyennes », la liste n’est pas exhaustive, précisent les noms de suppliciés et de tortionnaires, elles font entendre ceux qui, appelés à vingt ans ou dans leur grade ou leur fonction ont refusé le déshonneur ; elles rappellent, précisant le lieu et souvent le jour, des faits et des lieux : prisons, camps d’internement et de regroupement, centres de torture, zones interdites, dénoncent les moyens de guerre utilisés : les ratonnades, corvées de bois et enfumades, les bombardements et villages incendiés.

Ces milliers de pages cumulées dans la presse, des revues, des publications ou le livre, n’ont malgré les difficultés de vérifier les informations dans un temps de guerre, jamais été mises en défaut. Chacun connaissait sa responsabilité engagée : un fait rapporté démenti, c’était la mise en question des faits les plus avérés. Si journaux, revues et livres ont alors permis de lézarder la chape de silence imposée par le pouvoir et de fissurer le discours colonial dominant jusqu’à influer sur le cours de la guerre, aujourd’hui, ces « archives citoyennes » aucune autorité ne peut en interdire l’accès, le silence reste impossible.

PS : Parmi le très grand nombre de livres faisant référence sur la guerre d’Algérie, j’en signalerai deux moins souvent répertoriés : Nicolas Hubert, Éditeurs et éditions pendant la guerre d’Algérie 1954-1962, Éditions Bouchène, 2012, Janine Cahen et Micheline Pouteau, Una resistenza incompiuta, la guerra d’Algeria egli anti-conialisti francesi 1954-1962, Casa editrice Il Saggiatore (2 vol.), 1964.

[1] Le Comité de direction de Vérité-Liberté rappelle les noms de cette résistance : Robert Barrat, Claude Bourdet, Jean-Marie Domenach, Louis Lalande, Henri Marrou, Jean-Jacques Mayoux, Paulette Mounier, Jacques Panijel, André Philip, Jean Pouillon, Paul Ricoeur, Claude Roy, Jean-Paul Sartre, Pierre Stibbe, Edith Thomas, Vercors, Pierre Vidal Naquet, Andrée Pierre-Vienot, Pasteur Vogé, qui seront rejoints par Jacques Chatagner, Michel Crouzet, René Dumont, Laurent Schwartz, Paul Thibaut.
[2] Seul ouvrage indiqué paru après 1961.
[3] Jean-Louis Hurst.

Merci à Nils Andersson, pour nous avoir autorisé à reproduire ce texte important, paru une première fois sur son blog de Mediapart, le 7 mars 2020.

https://blogs.mediapart.fr/nils-andersson/blog/070320/des-archives-citoyennes-pour-repondre-aux-archives-militaires-interdites

Messages

  • Orpheline de mère et père exécutés par l armée française 1958 et 1959 à Béni saf et Rio salado,est ce que vous pouvez m aider à retrouver ma mère surtout.

  • Au temps des Forces de l’ordre français dans l’Algérie coloniale :
    La mort à mille balles.

    Au début de 1959 nous étions en ratissage dans les monts de Daïa, quand un ’’ Fell ’’ caché dans les buissons a été abattu d’un coup de Mousqueton par un des harkis de ma section.
    Le maquisard avait encore en main son arme : un vieux révolver à barillet bien garni, au chien armé.
    Il semblait mort sur le coup, le torse traversé d’un gros trou saignant, il ne respirait plus.
    Le sous-lieutenant d’une autre section est accouru lui donner le coup de grâce, au pistolet à bout portant dans la tempe, en détournant la tête.
    Ce jour-là j’étais chef de section remplaçant.
    Je n’ai pas eu à me demander ce qu’il fallait que je fasse … ou que j’ordonne, ou pas ?

    Merci mon Lieutenant, merci !

    61 années plus tard, ce cauchemar m’a réveillé encore écœuré malgré la banalité de ’’ l’évènement ’’
    selon le commandant de compagnie titulaire, lequel avait conclu l’histoire en remettant au harki un billet de mille balles de récompense, au nom de qui ou de quoi ? Ce fut sans commentaire mais avec échange de sourires entre l’officier et le supplétif !
    Il est vrai qu’à coté du cynisme qu’il affichait en ordonnant ses corvées de bois, l’affaire était sans doute pour lui ’’ de bonne guerre ’’ !
    ( Entre affreux ! )

    Pierre Mens
    ancien appelé à Oued Sebâa.

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