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Images de guerre : l’arme des faibles

lundi 1er janvier 2024, par Webmestre

Arrêt Sur images

https://www.arretsurimages.net/chroniques/le-regard-oblique/images-de-guerre-larme-des-faibles

Cette chronique d’André Gunthert, à propos de la circulation des images de guerre en Ukraine et à Gaza, devait être publiée dans le média spécialiste de la photographie « Fisheye Magazine ». Mais le média l’a supprimée à la veille de l’envoi du magazine à son imprimeur, comme nous le racontons dans cet article. Nous la publions donc en intégralité, sans retouche.

Depuis près de deux ans, avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022, puis l’attaque de la bande de Gaza par Israël, en réponse à l’incursion meurtrière du Hamas en octobre 2023, la guerre occupe quotidiennement l’actualité des pays occidentaux. En 2014, la confrontation avec le groupe islamiste Daesh avait pris la forme d’une coalition des principales armées européennes, menée par les États-Unis. En dépit de cet engagement militaire, les attentats en métropole ou les raids aériens sur le théâtre irako-syrien donnaient alors un caractère atypique aux affrontements. Cette fois, en revanche, les États occidentaux n’interviennent pas directement dans les conflits, mais déploient un soutien appuyé à l’Ukraine et à Israël.

Guerres par procuration

Cette position d’acteurs engagés non belligérants fait la spécificité de la séquence actuelle, qui mobilise fortement les opinions publiques des pays alliés, dont les dirigeants cherchent l’approbation. Cette implication à distance dans une guerre par procuration contre les « ennemis de l’Occident » renforce le rôle de témoignage des images.

Un autre caractère qui rapproche ces conflits est leur dimension coloniale. L’invasion de l’Ukraine par la Russie résulte d’un projet d’annexion fixé de longue date, ainsi que des tentatives de rapprochement des dirigeants ukrainiens avec les instances européennes. La contradiction des intérêts d’Israël et de la Palestine remonte, elle, à la partition de cette dernière par l’Onu en 1947, à laquelle aurait dû succéder la création de deux États, mais qui n’a conduit qu’à enfermer les deux peuples dans une confrontation sans issue.

Ce trait explique la férocité des combats, et le fait que ceux-ci touchent autant les populations civiles. Il contribue également à la physionomie d’affrontements terrestres, avec l’usage d’armes lourdes, ainsi qu’à l’importance des destructions urbaines. Si les images de guerre sont toujours traumatisantes, celles que génèrent ces deux conflits sont donc particulièrement dures, et rappellent l’horreur de la première guerre mondiale.

Les points communs s’arrêtent là. Dans le conflit ukrainien, le soutien du camp occidental est allé au pays victime de l’agression, en situation d’infériorité militaire. De son côté, le gouvernement israélien a tenté d’accréditer l’idée qu’il était en position de victime, en présentant l’attaque brutale du Hamas comme un événement sans cause. Mais même si rien ne peut justifier le meurtre de civils, la situation de territoire sous blocus de la bande de Gaza depuis 2007 inscrit cette action dans l’histoire longue du refus de la souveraineté palestinienne, au nom du droit à l’existence de l’État d’Israël.

Ce rappel des principaux traits de ces affrontements est nécessaire pour comprendre le rôle qu’y jouent les images, dans un contexte de guerre de communication qui vise à renforcer le soutien des pays alliés. Précisons les termes du débat. Alors que l’apparition des images générées par IA a relancé la peur des manipulations visuelles, il faut souligner que les affrontements armés situent l’utilité des usages visuels dans le champ documentaire. Non que la guerre exclut les pratiques illustratives ou allégoriques, mais il faut bien reconnaître le rôle limité de ce type de production, qui n’a eu aucun effet sur le conflit.

Dès lors que l’information s’appuie largement sur les documents visuels, ce qu’on appelle volontiers la « guerre des images » est d’abord alimentée par le désir d’une connaissance précise d’une situation souvent inaccessible. On pourrait imaginer qu’il est facile de leurrer une opinion publique distante à l’aide de photos ou de vidéos falsifiées. Pourtant, les principales manipulations ont eu lieu dans le champ du discours, et malgré l’existence de quelques cas de falsification, ce sont bel et bien les images, soumises à la critique collective, qui ont éclairé les publics et ont transmis les informations les plus fiables sur l’évolution des conflits.

Forcer la voix

Leur observation permet de distinguer trois cas de figure. Il y a d’abord la situation qui autorise un exercice indépendant du journalisme, comme c’est le cas en Ukraine. Révélée en avril 2022 par la circulation de vidéos amateur de cadavres civils dans les rues de Boutcha, l’existence de charniers et les éléments constitutifs d’une accusation de crime de guerre par l’armée d’occupation russe est confirmée par le travail de journalistes de rédactions ou d’agences internationales, notamment Reuters ou le New York Times. Le scandale de cette découverte incite l’union européenne à prononcer sans attendre des sanctions contre la Russie. Mais le traitement iconographique de cette information reste assujetti à la volonté de ne pas exposer le public aux formes les plus brutales de la violence. Les images des cadavres sont floutées, celles des charniers ne montrent que les sacs en plastique qui dissimulent les corps. Malgré ces précautions, des protestations sont adressées aux médias, qui témoignent de l’angoisse que suscitent ces images. On peut toutefois affirmer qu’une réalité choquante a fait l’objet de vérifications indépendantes et d’une présentation contrôlée et correctement documentée.

Le cas israélien confronte à l’inverse à une communication à l’ancienne, encadrée par les éléments de langage des services officiels, et limitant la possibilité pour les journalistes de vérifier l’information. Alors que le meurtre de civils suffit pour étayer l’accusation de crimes de guerre, plusieurs responsables israéliens, souhaitant imposer la description de l’attaque du Hamas comme un acte exclusivement guidé par la haine, véhiculent une série d’exagérations ou d’interprétations erronées, comme la décapitation de quarante bébés – même si des enfants ont bien été tués. Le récit de ces atrocités comptera parmi les éléments les plus repris par les médias internationaux dans les jours suivant l’attaque. Il faudra attendre deux mois pour que ces informations soient démenties après enquête par le quotidien israélien Haaretz.

Toujours dans le but de démontrer la barbarie du Hamas, les services israéliens vont compiler dans un montage de 48 minutes des images de vidéosurveillance, de GoPro ou de téléphones portables de l’attaque du 7 octobre, pour les montrer en projections privées à des parlementaires ou des journalistes étrangers. Rompant avec l’impératif de ne pas exhiber les images de violence, Tsahal choisit délibérément de recourir à l’exposition des formes documentaires brutes pour exciter l’indignation et la colère, dans une « stratégie du choc » appliquée aux images de guerre. Cependant, avec la limitation du visionnage à des publics choisis, cette méthode ne suffit pas à convaincre du bon droit d’Israël à punir la population de Gaza.

Au-delà de sa propre communication, le gouvernement israélien a également tout fait pour restreindre l’exercice normal du journalisme, en empêchant pendant près de deux mois l’accès à la bande de Gaza, ou en ciblant les journalistes palestiniens, dont plus d’une soixantaine tombent sous les balles de Tsahal (au moment où nous bouclons ce numéro). Confrontée au légitimisme des médias occidentaux, aux préjugés anti-arabes des publics du Nord ou à la moindre visibilité des canaux pro-palestiniens, comme la chaîne qatarie Al Jazeera, la circulation d’informations sur les événements de Gaza subit de fortes limitations. Comme lors des révolutions arabes, ce sont alors les médias sociaux qui constituent la principale fenêtre accessible pour les publics occidentaux – troisième cas de figure de ces conflits.

La voix des faibles

Face à cette asymétrie d’information et de légitimité, il est d’autant plus remarquable de constater l’insuccès de la communication israélienne, qui devient manifeste à partir du mois de décembre 2023. Comparable au retournement de l’opinion lors du mouvement des Gilets jaunes, cette perception s’explique d’abord par les faiblesses d’un narratif essentiellement basé sur la diabolisation du Hamas, et qui tente contre toute vraisemblance d’effacer la dimension coloniale des objectifs israéliens. En dépit de l’appréciation généralement négative du mouvement islamiste par les opinions occidentales, la souffrance des habitants de Gaza gagne en visibilité à mesure qu’augmentent le nombre de morts civils et l’ampleur des destructions. Les extraits d’interviews sur Al Jazeera ou les captures au smartphone de la douleur gazaouie diffusées sur X (ex-Twitter) suffisent alors pour contredire la voix de plus en plus affaiblie de la communication officielle israélienne.

La multiplication des images d’enfants sous les décombres, de familles déchirées ou de parents brandissant des corps sans vie atteste que les bombardements de Tsahal ne touchent pas que des combattants du Hamas. Mais le spectacle désolant de la destruction systématique de Gaza n’a pas été le seul facteur de ce retournement. Une caractéristique de la guerre contre le Hamas a été le ciblage systématique des hôpitaux de l’enclave palestinienne, attaqués au nom de la doctrine qui veut que l’organisation armée se cache à l’abri des institutions hospitalières, selon le principe du « bouclier humain » supposé justifier les bombardements. Mais la prolifération d’images d’hôpitaux dévastés ou de blessés privés de soins a repoussé les bornes de l’inhumanité. Inversement, la dignité et le courage des médecins membres d’ONG risquant leur vie pour porter secours aux habitants de Gaza, ainsi que leur témoignage pathétique sur les chaînes d’information internationales ont fortement pesé dans la balance.

Alors que l’armée américaine avait réussi en 1991 à contrôler étroitement la circulation des informations et des images pendant la première guerre du Golfe, amenant un observateur critique comme Jean Baudrillard à proposer la formule paradoxale : « La guerre du Golfe n’a pas eu lieu », il paraît aujourd’hui impossible de faire obstacle à la multiplicité des sources, surtout dans la durée. Toutefois, fonder la réussite de la communication des faibles sur le seul pouvoir des images ne paraît pas une explication suffisante. S’il semble bien que le document audiovisuel constitue un support primordial de l’information, son efficacité ne s’impose pas par la seule vertu du message visuel, comme le prouve le relatif échec des projections organisées par le gouvernement israélien.

Deux facteurs se combinent avec la valeur documentaire des images. Malgré sa moindre visibilité pour le public occidental, la communication pro-palestinienne a présenté une meilleure cohérence du récit avec les observations de terrain, quand la propagande israélienne s’épuisait à répéter des formules démenties par le spectacle de la destruction de Gaza. Enfin, la valeur de preuve de l’image, qui est habituellement mise en balance avec d’autres éléments de compréhension des événements, s’impose particulièrement dans le cas où celle-ci contredit un discours officiel, qui apparaît dès lors mensonger. Ce renversement ne se produit que dans des phénomènes d’une certaine extension, où la répétition du constat vient progressivement établir une vérité. Plutôt qu’une opposition du poids des mots et du choc des images, c’est bien la cohérence de leur articulation qui est évaluée. Des images douloureuses peuvent alors faire de l’émotion une arme des faibles, et corriger un récit déficient imposé de force.

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