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La mémoire peut-elle réconcilier les peuples ? Entretien avec l’historien Benjamin Stora

lundi 10 août 2020, par 4acgw

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Le 07/08/2020 France culture

Entretien avec l’historien Benjamin Stora

Rétablir la mémoire endolorie que partagent la France et l’Algérie, entre guerre, colonisation et versions divergentes, c’est la mission qui a été confiée le 24 juillet 2020 par Emmanuel Macron à l’historien Benjamin Stora.

L’historien a publié aux éditions Robert Laffont, le 13 mars, « Une mémoire algérienne », où se retrouvent six de ses ouvrages

Entretien avec l’historien Benjamin Stora, spécialiste de l’histoire de l’Algérie en général et de la guerre d’Algérie en particulier, auquel le Président de la République vient de confier la mission de travailler sur la question de la mémoire entre la France et ses anciens départements, des deux côtés de la Méditerranée.

Dans sa lettre de mission, le chef de l’État dit qu’il importe que l’histoire de la guerre d’Algérie soit connue et regardée avec lucidité. Le travail de réconciliation commence-t-il obligatoirement par une meilleure connaissance ?

Si les mémoires divisent, l’histoire rassemble

L’histoire doit être au centre de la réflexion et pas simplement la mémoire. Comme disait l’historien Pierre Nora : si les mémoires divisent, l’histoire rassemble. La connaissance historique fondée sur des archives et des témoignages, sur le recoupement et la confrontation d’informations, est le meilleur rempart à l’obscurantisme et aux stéréotypes qui peuvent exister autour de cette histoire sanglante et terrible qu’est l’histoire coloniale. J’ai toujours plaidé pour cette nécessité de l’histoire et le fait de regarder toute l’histoire, c’est-à-dire tous les côtés de l’histoire. Benjamin Stora

Parallèlement à la mission confiée à Benjamin Stora, le président algérien Abdelmadjid Tebboune a nommé le directeur général du Centre des archives algériennes, Abdelmadjid Chikhi, pour mener un travail de « vérité ».

Il est très difficile d’écrire des histoires qui n’entrent pas en résonance des deux côtés. Ce qui ne signifie pas non plus que l’on peut écrire une histoire commune : l’histoire commune est l’histoire telle que voulue par un Etat. Je me situe du côté de l’histoire des historiens critiques qui déconstruisent les récits officiels. C’est un travail de rassemblement des sources afin de couvrir des espaces critiques par rapport à des récits officiels déjà construits. Il n’a jamais été question, il suffit de lire la lettre de mission, d’écrire une histoire commune, mais plutôt d’essayer de trouver des points de passage qui permettraient d’avancer ensemble dans la résolution de certaines questions historiques. Benjamin Stora

Dans une tribune au Figaro, le chroniqueur et essayiste Jean Sévillia estime que Benjamin Stora n’est pas le choix le mieux indiqué pour mener cette mission, l’accusant d’une vision « partielle et donc partiale » de l’histoire, en ce qu’il le considère comme un historien de la mémoire algérienne de la guerre d’Algérie et comme une figure des cercles bien pensants. Ce à quoi Benjamin Stora à répondu par une suite de mises au point, également dans Le Figaro.

On assiste depuis très longtemps à une communautarisation des mémoires. Chacun des groupes porteurs de la mémoire algérienne s’est enfermé dans son propre ghetto mémoriel. Les Européens d’Algérie, qui ont beaucoup souffert du déracinement, de l’exil, les harkis (force supplétives de l’armée française, les immigrés algériens en France, les soldats français et leur sentiment d’abandon, d’incompréhension… Les grands groupes porteurs de la mémoire algérienne ont eu tendance à se séparer et à s’enfermer à l’intérieur de leur propre souffrance. Cette communautarisation des mémoires est dangereuse : elle conduit à des concurrences, à des mémoires fractionnées. Ça ne m’étonne pas qu’on me critique : j’ai toujours essayé de circuler d’une mémoire à une autre. Benjamin Stora

Au cours des derniers mois, des débats intenses autour de la colonisation et de l’esclavage ont occupé une place importante dans le débat public.

Pendant très longtemps en France, la question coloniale n’a pas été assumée. D’abord parce qu’on pensait qu’elle était réglée. On ne s’est pas intéressé à la pesanteur des imaginaires coloniaux et des traces qu’ils ont laissées. C’était une erreur : dans les nouvelles générations d’Algériens arrivés en France dans les années 80 et 90 avec un désir de citoyenneté fort et une mise en relation entre le racisme qu’ils ont vécu au quotidien et l’histoire de leurs parents et grands-parents. C’est à cette période que la question coloniale a pris toute son importance dans la question nationale française. Le retard pris à regarder en face ce passé à nourri des rancœurs et des récits fantasmés qui se sont installés au sein de la société française. Il est très difficile de contextualiser ces récits et de dire, en particulier, que la France n’a pas été seulement colonisatrice. Elle a aussi été un pays portant des grandes figures de l’anticolonialisme. C’est ça qu’il faut montrer aux élèves aujourd’hui : comment les valeurs républicaines ont pu être retournées et utilisées contre le système colonial. Benjamin Stora

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