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Les Moines de Tibhirine : le message qui sauve

jeudi 25 mai 2023, par Michel Berthelemy

par Mahmoud Senadji (Algérie du Peuple, à Strasbourg) publié par Algeria Watch le 18 mai 2023

Souvent, à la lumière du présent que se comprend et s’explique le passé. Principalement, dans le cas de l’Algérie où le pouvoir s’est érigé comme écrivain de l’histoire. Une histoire tronquée dont la seule finalité est de légitimer le pouvoir issu du coup d’état contre le gouvernement provisoire de la révolution algérienne en 1962. Un gouvernement présidé par BENKHEDDA qui, à Evian, a négocié l’Indépendance. Le 18 mars 1962 fut un jour de victoire. Une victoire politique. Au moment où la lutte armée à l’intérieure était presque anéantie après la Bataille d’Alger et la ligne Challe-Morice, les Accords d’Evian ont réalisé les principales revendications du mouvement de libération nationale : l’unité du peuple algérien et l’unité territoriale. Avec le putsch de 1962 contre le gouvernement civil, l’Armée des frontières s’est imposée comme le seul acteur politique dans la société. Depuis cette date, l’Algérie est devenue une propriété de l’Armée. La République ainsi que la Démocratie furent enterrées ce jour-là. Je meurs pour avoir vu mourir l’Algérie au lendemain de sa naissance, écrivait Mecili avant de mourir assassiné le 7 avril 1987. En s’imposant par la force, l’Armée des frontières a définitivement évacué le politique de la gestion des affaires du pays. La force (assassinats, complots, emprisonnements, torture, corruption, intimidation, menaces, exil…) est le seul et unique langage du pouvoir et son véritable programme politique. L’Armée des frontières, à la lumière des événements en 1962 où des milliers de Moudjahidines ont été tués quand celle-ci a marché sur Alger et à la situation actuelle n’est qu’une Armée de conquête et de pouvoir. Le mal algérien a donc véritablement commencé l’été 62.

Comment sommes-nous arrivés à ce constat ? A cette certitude ?

Cette lecture s’inspire du soulèvement populaire du 22 février 2019. 1962 est devenu la date référence dans l’ensemble des chants populaires pour désigner l’origine de la faillite nationale. Depuis 1962, l’Algérie n’a jamais été un fleuve tranquille, les révoltes contre le pouvoir militaire ont jalonnées notre histoire. A chaque phase, la contestation avait une origine partisane, idéologique (les années 65-75 courant gauchiste et les années 90 courant islamiste). Pour la première fois dans notre histoire, la contestation populaire de février 2019 est unitaire et englobe l’ensemble des couches sociales. N’ayant pas de couleur politique, cette contestation massive et populaire n’a qu’une seule revendication. Une revendication historique qui s’inscrit dans l’histoire du combat libérateur : le Peuple veut l’Indépendance. Nous sommes le seul peuple dans l’histoire contemporaine, après une guerre terrible de libération, qui demande une nouvelle fois son Indépendance.
Un autre événement dateur dans notre histoire contemporaine qui s’inscrit dans la même logique de la mentalité militaire de 1962 : l’arrêt du processus électoral de janvier 1992. Cet arrêt a été présenté comme un acte salutaire qui a sauvé la République, la fausse Presse indépendante a salué cet acte en proclamant la naissance de la deuxième république. L’islamisme, le péril vert, le danger à éradiquer du corps social afin que celui-ci reprenne sa vigueur et sa vitalité : l’Algérie est malade de sa religion. L’Armée putschiste est devenue républicaine. La gardienne des valeurs républicaines.

Au nom du nationalisme, une nouvelle mission civilisatrice, à l’image de la première de 1830, s’imposera dans la terreur. Il faut abattre la bête immonde : l’islamisme. Le visage de la contre-culture. Dans ce contexte, sept Moines trappistes vivant à Tibhirine, une communauté chrétienne en terre d’islam qui ont aimé l’Algérie et vivaient en harmonie avec la population locale vont subir une fin tragique. Assassinés deux mois après leur enlèvement, leurs têtes enterrées sans les corps, l’évènement n’a eu comme seul retentissement que l’émoi populaire des Français rassemblés le 28 mai sur le Parvis des droits de l’homme au Trocadéro. La campagne médiatique contre la menace islamiste menée des deux côtes de la Méditerranée a gagné les esprits et la thèse des barbares islamistes fut vite officiellement admise. L’idéologie a pris la place de la vérité. Un simple communiqué du GIA (Groupes –Islamiques- Armés- de l’Armée) diffusé à Londres fait office de vérité absolue sans que ne fut questionner ni son authenticité ni l’identité véritable du GIA. Aucun des deux pays, l’Algérie et la France, n’a demandé l’ouverture d’une enquête, car la vérité judiciaire fera voler en éclat l’affirmation « un assassinat en haine du christianisme et de l’étranger ».

En Algérie, le bon sens populaire n’a nullement besoin d’une enquête pour désigner les véritables commanditaires. Dans l’histoire des Algériens, au cœur de la terreur des années 50, jamais un lieu de culte n’a été attaqué, de surcroît un homme religieux. Et l’Église chrétienne en plein tourmente algérienne, sous la direction de Monseigneur DUVAL cessa d’être une Église coloniale au service de l’Algérie française mais une Église en terre d’Islam. Une Église algérienne. « Porter atteinte aux Droits de l’homme c’est profaner l’honneur de Dieu », une déclaration qui a valu à Mgr Duval d’être qualifié par les partisans de l’Algérie Française de « Ben Mohamed Duval » pour son soutien au peuple algérien dans sa lutte pour sa liberté. Comment les Algériens que nous sommes pouvons-nous admettre d’être indistinctement accusés de leur mort ? Une telle accusation nous tourmente et pèse sur notre conscience. L’Algérien musulman est aussi révolté, car le Christ fait partie de sa croyance et de sa personnalité religieuse. L’idée de porter atteinte à un homme de religion, à un lieu de culte est étrangère à notre histoire, à notre personnalité algérienne.

Parmi les Moines, le Frère Luc, le plus ancien, arrivé au Monastère en 1947, médecin de profession, soignait les Maquisards durant la guerre de libération, par son humanisme, il était le médecin du village et le confident des personnes qui le sollicitaient. Le village de Tibhirine s’est formé autour du Monastère. Il en constituait le cœur. Christian de Chergé, ayant connu l’Algérie dans son enfance par son père, militaire affecté en Algérie, puis par son service militaire est resté profondément attaché à l’Algérie. Profondément croyant, sa mère qui fut sa première église lui a inculqué le respect du musulman ; un autre croyant qui prie le même Dieu. Cette croyance en Dieu et son respect pour le musulman ont définitivement orienté sa vocation et son choix : il sera Moine et servira en terre d’islam : l’Algérie. Il apprit l’arabe et fera du Coran et du dialogue interreligieux sa deuxième passion. Cette communauté des Moines était chez elle à Tibhirine. Elle faisait partie du paysage, de la vie du village et vivait en osmose avec les villageois. Dans une rencontre avec le Frère Luc en pleine guerre civile, Dom Armand Veilleux, l’ancien procureur des Moines au moment de leur assassinat, rapporte ce que Luc lui avoua « s’il nous arrivera quelque chose, sachez que ce ne seront pas les islamistes, mais ceux vêtus d’uniformes officiels ».

Être, pour les Moines c’est avant tout aller à la rencontre de l’autre. Plus qu’une maxime, ce fut le crédo des Moines de Tibhirine. La rencontre avec l’autre libère, élève et enrichit. La vérité est fille de la rencontre. Pour les Moines, la rencontre est garante de leur foi, de leur humanité ; honorer Dieu c’est honorer sa Créature. Ce message habitait et animait les Moines. Chrétiens en terre d’islam, ils ont aimé l’Algérie et les Algériens. Dans leurs cœurs de chrétiens, il n’y a pas de frontière dans la fraternité entre les hommes et les peuples. « Je ne vois pas, en effet, comment je pourrais me réjouir que ce peuple que j’aime soit indistinctement accusé de mon meurtre », cette phrase de la lettre- testament spirituel- de Christian de Chergé nous oblige, par amour de la vérité, par amour de nos frères, par fidélité à leur message fraternel, par amour de l’Algérie du peuple, à réclamer la vérité sur les véritables commanditaires de leur enlèvement et de leur assassinat.

L’actualité brûlante en Algérie et en France nous oblige aussi. Si dans les années 90, la guerre idéologique était menée par l’Algérie des Généraux contre l’islamisme, contre une partie du corps social, depuis 2019, la lutte est menée contre la société. Les prisonniers d’opinion depuis février 2019 n’ont pas une couleur politique propre mais appartiennent à l’ensemble du corps social et portent une seule et même revendication : le changement radical. La deuxième grande victoire du « Hirak pacifique et populaire » est d’avoir révélé la vraie nature du pouvoir algérien : antipopulaire, antidémocratique, mafieux et prédateur. L’image d’une Armée républicaine qui a sauvé la République de la terreur islamiste est un grand mensonge. Existe-t-il vraiment une République en Algérie pour l’avoir sauvée en 1992 ? L’Algérie des Généraux a-t-elle le sens du bien commun ? L’Algérie n’est-elle pas une propriété de l’Algérie des Généraux ? La culture militaire est l’autre nom de la culture coloniale. Le mépris du peuple est l’essence des deux mentalités coloniale et militaire. « AL HOGRA- mépris et injustice » touche tous le corps social en Algérie ; le peuple revendique le statut de victime (Hagrouna). La culture militaire est une culture de spoliation et non d’édification. Elle sème la non-vie en Algérie. L’Algérie des Généraux représente une menace réelle sur le peuple algérien, sur l’unité territoriale de l’Algérie, sur la stabilité de la région et sur le respect de la dignité humaine. L’Algérie est malade de la culture militaire. Celle de l’Algérie des Généraux.

En France, force est de constater que le musulman a remplacé l’arabe des années 50. L’existence de la France en question : l’Islam menace la République. En rebaptisant en 2023 une Esplanade au nom de Pierre Sergent, ancien chef de l’OAS, terroriste et antirépublicain, Louis Aliot atteste et signe que le destin spirituel de la France est menacé par les immigrés, les enfants des anciens colonisés : en un mot par les musulmans. Seul rempart : la France française. La France chrétienne.

La lumière sur l’évènement douloureux de l’assassinat des Moines lèvera le voile sur la nature véritable des commanditaires, redonnera espoir selon Armand Veilleux aux milliers de familles algériennes qui attendent toujours des éclaircissements sur le sort de leurs morts et disparus depuis 1992 dans des situations analogues, ces hommes et ces femmes dont nos frères de Tibhirine se voulaient solidaires.

La vérité sur les raisons véritables de l’enlèvement et de l’assassinat des Moines dédouanera pour toujours l’Islam et la thèse « en haine du christianisme » sera définitivement enterrée. Et les Algériens ne seront plus indistinctement accusés de leur assassinat. Cette vérité redonnera vie et gloire au message des Moines : la fraternité humaine.

Nous sommes là, algériens et français, laïques et religieux, à exiger que le message des Moines doit primer sur les calculs de la Françalgérie dont ne profite qu’une minorité : l’oligarchie financière, qui, des deux côtés de la Méditerranée sème pauvreté, conflits et désespoir.
L’avenir est sombre en Algérie et en France. Face à cette tragédie qui s’annonce, la lumière sur le « Crime de Tibhirine » illuminera la vie des deux peuples et écartera le destin tragique qui les menace, qui nous menace.

Mahmoud SENADJI (Algérie du Peuple) Strasbourg, le 18 mai 2023

Source :

https://algeria-watch.org/?p=86188

Messages

  • Alors que j’avais été engagé comme enseignant par le GPRA, j’ai été d’une certaine façon témoin de la guerre que menaient différentes factions algériennes entre elles et avec la toute puissante armée des frontières. Je ne comprenais d’ailleurs pas très bien ces tensions et ce fut l’une des raisons qui me poussa à ne pas suivre les Algériens lorsqu’ils rentrèrent en Algérie.

    Je suis d’accord que le mal algérien a commencé en été 1962 et que l’arrêt du processus électoral en 1992 n’a rien arrangé. D’ailleurs j’ai été farouchement opposé alors à cette décision alors qu’elle était soutenue par tout l’Occident et que des décisions semblables ont été également prises pour arrêter le processus démocratique en Palestine et probablement ailleurs. L’Occident l’a d’ailleurs fait souvent pour arrêter des processus démocratiques pour sauver un pays du communisme ou aujourd’hui de l’islamisme avec les conséquences que l’on sait.

    Toutefois, il me paraît délicat de vouloir réécrire l’histoire à la lumière du présent, aussi brûlant soit-il pour le militant. Cela a été réalisé avec l’histoire de France et avec d’autres histoires nationales, le résultat en est intéressant pour l’esprit mais pas nécessairement pour approcher la vérité historique !

  • Merci à M. Mahmoud Senadji d’avoir mis en relief le magnifique témoignage de fraternité des moines de Tibhirine ! Si la lumière était faite sur leur assassinat, cela réconforterait les Français, les Algériens, et les Musulmans.

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