Association des Anciens Appelés en Algérie et leurs Ami(e)s Contre la Guerre

Accueil > Actualité, presse, autres associations > Les oubliés du Larzac : l’internement des Algériens, mémoire perdue

Les oubliés du Larzac : l’internement des Algériens, mémoire perdue

dimanche 5 septembre 2021, par Michel Berthélémy

Version imprimable de cet article Version imprimable

Dans une série d’articles sur les cinquante ans de lutte du Larzac, le quotidien Libération s’est intéressé à la présence des « oubliés du Larzac », à savoir les Algériens qui y ont été internés avant et après l’indépendance algérienne. Comment raconter cette histoire, et que faire de cette mémoire ? Journaliste à Libération, Grégoire Souchay a voulu savoir au plus près les détails de cette histoire, en rencontrant des témoins, notamment quelques membres de la 4acg, dont un « historique » du Larzac, Robert Gastal.

Un grand merci à Grégoire Souchay pour nous permis de publier son article sur notre site.

Par Grégoire Souchay, correspondant Libération en Aveyron, 7 août 2021

JPEG

Extrait du journal clandestin « Témoignages et documents sur la guerre en Algérie », 1961. (DR)

« Un grand vide. » Robert Gastal, agriculteur à La Cavalerie, le reconnaît, dans le grand récit collectif et enthousiaste de la lutte du Larzac, un morceau d’histoire est resté dans l’ombre : l’Algérie. En dix ans de publication du journal militant, Gardarem Lo Larzac, il n’en est question nulle part. Tout juste une ligne mentionne ce lien historique, dans une exposition rétrospective actuellement visible à Millau. Le Larzac a pourtant un lien indéfectible avec l’Algérie. Robert Gastal y a justement fait son service militaire, infirmier, soignant aussi certains Algériens torturés. En 1959, il retrouve avec surprise dans le train Paris-Millau « des Algériens menottés, escortés par des gendarmes » qui se rendaient eux aussi sur le Larzac. C’est là, que des milliers d’Algériens de France, militants de l’indépendance, ont été internés, pendant près de trois ans, en vertu d’une justice d’exception. « En 1957, quand l’on étend à la métropole les pouvoirs spéciaux en vigueur en Algérie, des voix s’élèvent pour limiter l’internement aux Algériens déjà inquiétés par la justice », raconte l’historienne Sylvie Thénault qui a coordonné au début des années 2000 un imposant travail de recherche sur l’internement des Algériens en France. Mais à peine un an plus tard, l’exception policière devient une règle. Après une offensive du FLN durant l’été 1958, l’internement est étendu dès le 7 octobre à toutes « les personnes dangereuses pour la sécurité publique en raison de l’aide matérielle, directe ou indirecte, qu’elles apportent aux rebelles des départements algériens ».

Humiliations et fouilles régulières

Dès lors, la police française a toute latitude pour arrêter des « suspects » et les envoyer sans durée déterminée dans quatre Centre d’assignation à résidence surveillée (CARS). Avec 3 000 places et plus de 5 000 internés entre 1959 et 1962, le Larzac sera le plus important en métropole. L’un des plus durs aussi : les casernes sont vétustes et manquent de sanitaires, les hivers comme les étés particulièrement rudes, et les travaux de ravalement ne sont pas terminés. Là-dedans, ils sont 1 343 en mai 1959, plus de 3 000 en décembre 1960 et encore 1 679 au lendemain du cessez-le-feu de 1962. C’est ce que relève Jean-Philippe Marcy dans les archives de la police. En creusant, ce professeur d’histoire-géo retraité s’aperçoit également qu’à l’époque, l’administration est loin d’être en mesure d’encadrer autant d’internés, faute de personnel suffisant et formé. « Il faut aller réquisitionner des fonctionnaires locaux pour assurer certaines tâches administratives ou de gestion même s’ils sont parfaitement incompétents », note-t-il. Ce qui n’empêche pas la brutalité des humiliations et fouilles régulières dans des baraquements surpeuplés. Les internés sont séparés entre deux secteurs : à « l’Orient », les irréductibles, à « l’Occident », les modérés.
Mais bien loin de réintégrer les plus hésitants, « cela a eu l’effet opposé et soudé les Algériens avec le FLN », observe Kevin Melfi. Dans son mémoire de fin d’études, il a analysé l’organisation interne des Algériens dans le camp du Larzac : « Les cadres du FLN encadraient les internés, imposaient des heures de lever, une hygiène, organisaient des loisirs. Il y avait même des lois et un tribunal FLN pour ceux qui ne voulaient pas suivre », explique-t-il. Pour améliorer leur sort, les internés multiplient les grèves. Le 26 mai 1959, ils refusent le potage trop infect et entament une grève des soins, qui durera quinze jours avant d’obtenir gain de cause. Coincée entre son rôle policier et son manque de moyen, l’administration du camp va, selon Jean-Philippe Marcy, « devoir s’appuyer sur l’autorité du FLN qui peut faire valoir ce pouvoir relatif pour limiter les voix dissidentes dans ses rangs ». Arrivés en octobre 1960, deux étudiants en médecine seront transférés par la direction après avoir un peu trop publiquement remis en cause la discipline interne du FLN. Le mouvement obtient également en novembre 1961 la reconnaissance du statut de « prisonniers politiques » pour tous ces internés. Quatre mois plus tard, à la signature des accords d’Evian, le camp est vidé de ses occupants.

Une « rue des harkis » en bordure du camp

Si cette mémoire a été oubliée, c’est aussi parce qu’elle vient s’entrechoquer avec une autre histoire « algérienne ». Trois mois après le départ des derniers militants arrivent en catastrophe sur le plateau du Larzac des milliers de harkis, ces Algériens partisans de l’Algérie française, ou du moins opposés au pouvoir du FLN. De juin à septembre 1962, plus de 8 000 personnes, hommes, femmes et enfants, débarquent d’Algérie et transitent par le Larzac, dans un camp parfaitement inadapté pour accueillir des familles. Trois mois de ces conditions précaires aboutissent même au décès de dix-huit nouveau-nés. Après des années de bataille, l’association des harkis de l’Aveyron et son président Serge Ighilameur ont obtenu reconnaissance avec l’édification d’une stèle à la Cavalerie en 2016. Elle a été complétée en 2019, en même temps qu’une « rue des harkis » était baptisée en bordure du camp. Dans son récent rapport sur la mémoire de la guerre d’Algérie, l’historien Benjamin Stora mentionne bien les « quatre camps d’internement des militants du FLN en France » et préconise d’en faire « des lieux de mémoire, notamment celui du Larzac ». Mais la blessure reste encore trop vive pour que les associations de harkis puissent envisager une telle chose. Le Larzac a trop de mémoires et d’histoires pour que toutes aient pu avoir leur place. L’historien Philippe Artières, auteur du récit choral et personnel Le peuple du Larzac (La Découverte, 2021), évoque également ces mémoires, mais dans deux chapitres séparés. Les seuls à rappeler ouvertement la mémoire des « internés » du FLN et des harkis furent paradoxalement des anciens militaires. L’Association des anciens appelés contre la guerre (4ACG) rassemble depuis 2004 des anciens soldats appelés en Algérie qui ont refusé de toucher leur pension militaire à leur retraite. En 2018, à l’occasion de l’assemblée générale de l’association à Nant, au pied du Larzac, la 4ACG réalise une petite exposition sur l’histoire de l’internement dans ce camp. Elle fait notamment le lien entre la condition des Algériens internés au Larzac de 1959 à 1962 et avec une réalité plus contemporaine : les sans-papiers actuellement enfermés dans les camps de rétention administrative (CRA).

https://www.liberation.fr/societe/linternement-des-algeriens-memoire-perdue-20210807_XGRXCZD6YVD5PC7DQS4GS5Z3JE/

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.