Association des Anciens Appelés en Algérie et leurs Ami(e)s Contre la Guerre

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Lettre (récit) de François Fraisse

jeudi 30 juillet 2020, par François Fraisse

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Étoile, le 27 août 2020

Chers amis de l’association 4ACG,

Ma femme et moi sommes de nouveaux adhérents de votre association. J’ai eu l’immense chance de ne pas faire la guerre d’Algérie comme vous tous hélas. Je suis né en 1940.

J’ai été incorporé dans l’infanterie de marine ex-coloniale. J’ai eu le bonheur de partir en Afrique noire, au Tchad dans les confins sahariens, plus exactement le massif de l’Ennedi et en plus cerise sur le gâteau dans une oasis du nom de Fada une sous-préfecture où nous étions quelques Européens, le reste de la troupe était Africaine. Je considère que par rapport à vous anciens d’Algérie j’étais en vacances, moi petit paysan qui ne savais pas bien ce que c’était. J’ai écrit tout ça dans un petit bouquin, ma vie militaire, civile et militante. Deux adhérents de la 4acg en ont un exemplaire dont un qui était à l’assemblée à Vitrolles à la fin de l’année dernière, assemblée qui concernait le cinéma de femmes algériennes.

J’ai fait tout ce qui m’était possible pour ne pas être envoyé en Algérie pendant cette triste guerre. J’ai connu à cette période des gars un peu plus âgés que moi venir en permission et repartir en pleurant. Un cousin germain a été blessé dans un accrochage, à côtés de lui cinq de ses compagnons ne se sont pas relevés. Des années plus tard ce cousin est mort alcoolique et muet.

J’ai connu avec mon épouse et deux de nos enfants l’Algérie au début des années 80 ayant des amis algériens, une famille originaire des Aurès et l’autre de Kabylie. Grace à ces connaissances nous avons visité avec eux les Aurès jusqu’à Barika en passant par Bou-Saada, Biskra, M’Doukal le village de nos amis ou nous avons dormi pour repartir en passant par Batna. Nous avons fait tout ce périple avec notre voiture et celle d’un parent de la famille amie qui était un ancien combattant de l’ALN. Celui-ci s’est enrôlé dans les rangs de l’ANL dès le début du conflit avec deux amis. Hélas ceux-ci ont perdu la vie dans ce conflit honteux. Il m’a raconté des moments difficiles qu’il a vécus, il marchait beaucoup la nuit et dans la journée, il s’enterrait avec ses compagnons.

La famille, Kabyle, nous a reçus la deuxième semaine de notre voyage. Nous avons circulés dans cette région jusqu’au sommet du Djurdjura d’où l’on peut apercevoir la vallée de la Soumman et ses montagnes, lieu où a été élaboré le fameux congrès qui a structuré et conçu une plate-forme d’action politique et militaire importante pour la suite des évènements. Dans cette guerre notre amie y a perdu son père et son mari un frère responsable d’une Katiba. J’ai vu sa tombe dans leur village, Adeni, car après la guerre son père déjà âgé et toute la famille ont pu récupérer son corps sur indication de la population du village où il est mort. C’était pendant l’opération « jumelle » commandée par le général Challe, opération qui a été très douloureuse pour les soldats de l’ALN.

Je me demande parfois si ce n’est pas ce voyage en Algérie qui m’a décidé de soutenir à la fin des années 80 le combat des Kanaks qui désiraient légitimement obtenir eux aussi leur indépendance. J’ai intégré et œuvré à Valence au sein d’un comité de soutien. J’en parle longuement dans mon bouquin.

Avec toute notre amitié.

François FRAISSE