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Maïssa Bey devant des lycéens de Dijon : une expérience mémorable

mercredi 26 février 2020, par 4acgw , Michel Berthelemy

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Nous avons reçu de notre amie Assia Yacine, responsable de « Un livre une vie », le récit d’une très belle expérience menée dans un lycée de Dijon, auprès d’élèves de seconde. Laissons la parole à Assia.

Dans le cadre du Festival des Nuits d’Orient qui a lieu chaque année à Dijon, l’association «  Un livre une Vie  » organise des évènements en lien avec l’Algérie. En décembre 2019, elle a invité Maïssa Bey, une figure majeure de la littérature algérienne et a planifié plusieurs rencontres dont une avec les élèves du Lycée Carnot de Dijon.

Les élèves de la seconde 5 ont étudié avec leur professeur de lettres, Madame Dalila Abidi, le récit de Maïssa Bey, Entendez-vous dans les montagnes. L’intrigue se situe dans le compartiment d’un train où le hasard fait se rencontrer trois personnages que la guerre d’Algérie a profondément marqués : une jeune femme algérienne dont le père est mort sous la torture des militaires français, un ancien appelé et une adolescente, petite-fille de colons. Les élèves ont composé un texte répondant au sujet suivant :
« Arrivés à destination, les personnages se séparent sur le quai du train. De retour chez lui, le vieil homme veut poursuivre la conversation engagée dans le train avec la jeune femme algérienne. Il décide de lui écrire ».

Voici quatre lettres rédigées par Violette, Chaïma, Thomas et Zacharie. Elles ont été lues en présence de l’auteure dans le cadre des ce Festival des Nuits d’Orient en décembre 2019.

Lettre 1 – proposée par Violette de Fornel, Élève de seconde 5

Marseille, le 13 novembre 1995

Madame,

Je suis le vieil homme avec qui vous avez voyagé jusqu’à Marseille dans un compartiment de nuit il y a de cela un peu plus d’un mois.
Lorsque je suis venu m’installer sur la banquette en face de vous j’ai été happé par votre regard, ce regard qui me hante depuis plus de quarante ans. Je suis aujourd’hui un homme vieux, un homme malade. J’ai tenté pendant des années de mettre dans le puits de ma mémoire, ces quatre mois de ma jeunesse, remplis de boue, de vomissures, d’angoisse et de désespoir. J’ai mis par-dessus de l’eau trouble, de la tourbe et des feuilles mortes et j’ai avancé dans ma vie en essayant de devenir un homme meilleur, un homme qui répare. J’ai tellement détruit…
Mais votre regard immense dans le compartiment sombre aux fenêtres opaques fermées sur la nuit, votre nom sur votre bagage ont été une déflagration. Les croûtes de l’oubli se sont arrachées et le pus s’est répandu, puissant et nauséabond. Nous avons gratté les plaies de ma mémoire et tout est revenu. J’étais jeune appelé dans un pays inconnu où la lumière m’a poignardé en descendant du bateau. Puis j’ai vu des jeunes comme moi venant de France mourir dans des conditions indécentes, happés par une histoire qui n’était pas la leur. La terreur régnait partout. Des bombes, des attentats, la mort en pleine lumière, votre sang répandu écarlate loin des vôtres. La terreur comme un cancer génère la terreur indéfiniment. L’institution française avait son propre modèle de terreur, celui de l’armée française et de ses méthodes d’interrogatoire pour les hommes considérés suspects. La terreur est un monstre sombre qui envahit tout votre être. Elle permet d’être bourreau, elle permet d’être victime.
J’avais vingt ans et j’ai torturé votre père. Nous étions deux pour le faire et j’appliquais strictement les ordres de mon supérieur. Où est partie ma conscience ? Comment ai-je pu commettre ces actes irréparables, négation de l’humanité ? Qu’ai-je fait de mon libre arbitre ?
J’ai torturé votre père en oubliant qu’il était un homme. Rempli de rêves et d’espoir. J’ai torturé les rêves et l’espoir…
Pourtant dans cette salle verdâtre, l’homme, c’était lui. Le chagrin, c’était lui. La faiblesse, c’était lui, la résistance, c’était lui. La mort qui délivre l’homme c’était lui.
J’ai commis l’irréparable et je vous ai soustrait le père que vous aimiez.
Je demande pardon à la petite fille que vous étiez, et je souhaite du courage à la femme que vous êtes pour transmettre les valeurs universelles de l’humanité à vos propres enfants, filles et fils.

Jean Martin

Lettre 2 – proposée par Chaïma Hibat Allah – Élève de seconde 5

Lyon, 27 novembre 1994

Chère étrangère du train

Je vous adresse cette lettre, dans le but d’exprimer ce que je n’ai guère eu le courage de faire lors de notre rencontre. Mon cœur est lourd de remords et de tristesse, et je ne peux supporter cette souffrance plus longtemps. Vous méritez de connaître la vérité après tout ce qui s’est passé. Je vous dois des explications concernant le décès de votre père, et je vais donc tout vous raconter depuis le commencement.

C’était durant une froide journée de février, je m’en souviens encore, car on m’avait assigné à un autre poste que celui que j’exerçais d’habitude, par manque d’effectifs suite à une épidémie hivernale auprès des soldats. Je suis donc passé de secrétaire à agent de terrain. Nous étions sur une affaire, huit hommes, suspectés de propagande pour le FLN que nous devions arrêter. Je me suis rendu compte, après avoir lu leur dossier, que certains d’entre eux avaient des enfants dont la plupart en bas âge, et j’ai tout fait pour être démis de cette affaire, mais sans succès.
Nous sommes donc partis les chercher en plein milieu de la nuit, et j’étais chargé de l’arrestation de votre père. Sa femme éclata en sanglots lorsque l’on entra de force, et il essaya tant bien que mal de rassurer ses enfants pendants que nous le menottions. Les enfants, ébahis et spectateurs impuissants de cette scène à laquelle ils n’auraient jamais dû assister, regardaient leur père, les yeux pleins de larmes, leur assurer qu’ils se reverraient bientôt. Mais c’était bien plus qu’un simple au revoir, c’était un adieu.

Je n’ai participé ni à son interrogatoire, ni à sa torture cette nuit-là, je ne saurais donc vous dire pour quels motifs votre père a été exécuté. J’ai été par la suite chargé de récupérer dans la forêt de Mongorno, sur la dépouille de cet homme à qui nous avions arraché la vie, ses lunettes et son alliance, qui seraient plus tard remis à sa famille.

Jean Dupont
11 rue Victor Hugo
69 000 Lyon

Lettre 3 – proposée par Zacharie Pellenard-Pilonchéry, Élève de seconde 5

Louis Milou
23 boulevard Garibaldi
69 000 Lyon

Lyon, le 12 septembre 1990

Chère Madame,

Je me permets de vous écrire aujourd’hui car depuis notre rencontre dans un train il y a quelques mois, j’ai beaucoup réfléchi et j’ai ressenti le besoin de vous en dire plus sur la disparition de votre père.
Souvenez-vous, nous étions dans ce train de nuit en direction de Marseille. Dans le compartiment nous étions assis face à face et une jeune fille nous a rejoints. J’ai 64 ans, les yeux bleus et j’étais vêtu ce jour-là d’un costume sombre et d’une chemise grise. Nous avons d’abord échangé timidement sur ce beau pays qu’est l’Algérie puis de fil en aiguille nous avons raconté plus précisément nos souvenirs de vie dans ce pays. Vous souvenez-vous ? Votre nom et votre adresse étaient inscrits sur une petite étiquette attachée à la poignée de votre valise ; j’ai ainsi pu assez facilement retrouver votre adresse en France. J’espère que ce courrier vous parviendra bien.
J’ai été envoyé là-bas, comme je vous l’ai dit, en tant que médecin. J’étais affecté à la division B13, un camp pas plus grand que trois hangars, en lisière d’une forêt épaisse et sombre de résineux. Il y avait de longs couloirs fins où il était difficile de voir clair, car la lumière marchait une fois sur deux. Pour les prisonniers, il était impossible de s’enfuir tant la forêt était hostile et les températures basses en ce mois de janvier.
Je passais finalement plus de temps à l’entrée du camp à réceptionner les prisonniers qu’à l’infirmerie. Mon rôle de médecin était réduit à soigner quelques blessures. Les prisonniers arrivaient tristes ou parfois en colère. Je me souviens de leurs visages comme si c’était hier. Je ne comprenais pas la disparition de certains prisonniers ; on ne parlait pas de ça entre nous.
Un jour pourtant j’ai découvert l’horreur. J’ai été envoyé en forêt avec cinq prisonniers chargés de ramasser du bois et deux de mes supérieurs. Arrivés dans la partie sombre de la forêt mes supérieurs m’ont donné l’ordre de tirer. J’ai hésité, j’ai refusé, j’ai parlementé et pourtant sous les menaces de mes chefs j’ai tiré. Cinq balles qui ont résonné jusqu’au fin fond de la forêt et qui résonnent encore dans ma tête.
Jamais je n’oublierai son regard, ses yeux en amande comme les vôtres, ses cheveux bouclés aux reflets acajou. Jamais je n’oublierai la peur dans ses yeux.
J’ai vraiment honte de ce que j’ai fait ; j’étais médecin, je devais sauver des vies, pas les retirer.
Tout a été très vite, votre père n’a pas souffert.
Même si je suis conscient que mon acte est impardonnable, je vous présente toutes mes excuses.
Je vous souhaite une vie heureuse et sereine.
Veuillez agréer, chère Madame, mes salutations les plus sincères.

Louis Milou

Lettre 4 – proposée par Aucouturier Thomas – Élève de 2nd5

Pierre Claude
13 rue du Verger
13 000 Marseille

Marseille, le 22 novembre 1992

Madame Samia Sahri
15, rue de l’Espérance
26 300 Boghari

Chère Madame,

Vous souvenez-vous de moi ?
J’étais assis en face de vous dans le train que nous avons pris en direction de Marseille, dans le wagon que nous partagions avec la jeune Marie.
J’essaye depuis cette guerre de ne plus penser à toute l’horreur que j’ai vécue mais notre conversation m’a bouleversé.
Je ne peux me pardonner mon comportement à votre égard ce jour-là.
J’ai donc retrouvé grâce au registre du train votre adresse et je souhaite avec cette lettre vous aider à comprendre ce qui s’est passé.
Il est vrai que j’ai servi l’armée française à Boghari en février 1957, mon travail consistait à enregistrer les entrées dans le camp.
Je me souviens d’un groupe de prisonniers parmi lequel se trouvait un instituteur.
J’ai eu l’occasion à quelques reprises de discuter avec lui.
Il était grand, fort, avec des cheveux bruns et il portait constamment des lunettes auxquelles il semblait très attaché.
Il était intelligent et j’ai pu voir dans ses yeux qu’il croyait en ce pour quoi il se battait.
Il lui arrivait de parler de ses enfants et de la difficulté de vivre sans eux.
Je suis sûrement mal placé pour vous le dire, mais je pense qu’il serait fier de vous, de ce que vous êtes devenue et surtout fier de voir ce pourquoi il s’est battu.
Ces mots peuvent vous paraître insignifiants, mais il fallait que je vous les dise suite à ce voyage qui m’a beaucoup marqué.

Je vous prie d’agréer, Madame, mes plus respectueuses salutations.

Pierre Claude

Maïssa Bey « Entendez-vous dans les montagnes… »
Éditions de l’Aube
Parution : 09/09/2015
Nombre de pages : 96
Dimensions : 110x170
Format : Poche
ISBN : 978-2-8159-1306-5
EAN : 9782815913065
Prix : 6,20 €
http://editionsdelaube.fr/catalogue_de_livres/entendez-vous-dans-les-montagnes-2/

Maïssa Bey sur Wikipédia

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