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Noël Favrelière, une vie de combats pour la justice et la fraternité

lundi 1er janvier 2018, par 4ACG

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Appelé en Algérie, déserteur en fuite avec un prisonnier Algérien, condamné à mort par deux fois, Noël Favrelière, toute sa vie, a milité et travaillé pour la paix et la fraternité. Il est mort le 11 novembre 2017, à l’âge de 83 ans. Le 9 décembre 2000, la journaliste Anne Diatkine l’avait rencontré et lui avait consacré un Portrait dans le quotidien Libération. En voici le texte intégral.

En 1956, Noël Favrelière, qui vient de terminer son service militaire en Algérie, est rappelé dans la colonie pour cinq mois afin de participer à ce qui s’appelait « la pacification ». Il est para : « Le goût du saut. L’impression qu’on est seul et qu’on intervient en avant-ligne, au lieu de marcher au pas dans une troupe. » Quelques semaines plus tard, il écrit à ses parents : « Nous sommes saufs. Cette nuit, nous avons traversé la frontière à dos de chameau. Nous sommes maintenant chez les parents du jeune que j’ai libéré. La joie qu’ont eue les siens à le revoir alors qu’il le croyait mort, m’a payé au centuple pour tout ce que l’avenir me réserve… Si j’avais agi autrement, si j’avais laissé assassiner Mohammed, je crois bien que je n’aurais plus jamais oser vous regarder en face. » Le jeune homme a déserté en pleine nuit avec un Algérien destiné à « la corvée de bois », c’est-à-dire à une exécution sommaire. Condamné à mort par contumace par le tribunal militaire de Guelma (Algérie), il le restera dix ans, jusqu’à ce que son avocat obtienne un non-lieu. Exilé, sans papiers. Favrelière rectifie : « Des papiers, j’en avais des tonnes ! J’ai vécu avec cinq ou six identités. Ça ne m’a pas tellement gêné de vivre à l’étranger. La preuve : j’ai continué, après 66. » Aucun pathos, ni esprit de sérieux. D’ailleurs, il parlerait volontiers d’autre chose, de sa vie actuelle entre Ljubljana en Slovénie où vivent sa femme et sa fille et La Rochelle où habite son père. Lui, qui vient de signer l’appel des 12 contre la torture publié par l’Humanité, n’a jamais revu le jeune homme qu’il a sauvé.

Aucun héroïsme affiché : « J’ai déserté, parce que je n’en pouvais plus des bavures continuelles, des massacres de civils présentés comme des exploits. » Chaque jour intensifie sa révolte : « Une petite fille en robe blanche courait. Comme à un stand de foire, le capitaine a promis cinq cents francs à celui qui l’atteindrait. Elle a tourbillonné sur elle-même. Ça se voyait, pourtant, que c’était une enfant. J’aimerais tant trouver une excuse au soldat qui l’a tuée. » Il décrit ces pratiques à plat, sans porter de jugement sur ses camarades qui les acceptaient. « On était quelques-uns à ne pas supporter. Juste avant que je déserte, mes amis me répétaient : « Noël, calme-toi… Il ne reste que 83 jours. » » La torture ? « Le mot n’était pas employé, mais on entendait des hurlements qui provenaient d’une grande tente. Il y avait une autre méthode, beaucoup plus rapide que la gégène, pour faire avouer n’importe quoi. On faisait venir un indigène, son épouse, sa fille. On déshabillait les femmes. Ça ne suffisait pas ? On déshabillait l’homme et on le collait contre sa fille. Il craquait immédiatement. »

Un jour, le jeune homme comprend qu’un prisonnier a été balancé d’un hélicoptère dans le vide. « J’étais éberlué. Je me suis dit : puisque j’ai la garde de l’autre prisonnier, je vais vraiment le garder, c’est-à-dire le protéger. » Les deux hommes s’enfuient la nuit, avec des armes. Le prisonnier est nu-pieds. « Je n’ai jamais été aussi joyeux. Je riais en courant. Ma seule crainte était de perdre le prisonnier parce qu’il ne courait pas, il détalait. » Dans le Désert à l’aube, paru en 1960 aux éditions de Minuit (également éditeur de la Question de Henri Alleg), Noël Favrelière relate sa périlleuse marche, avec Mohammed, jusqu’à leur arrivée à Tunis. Le texte, saisi par la censure dès publication, reparaît aujourd’hui, dédié à un jeune inconnu : « C’était le matin du mardi 28 août 56. Tu étais chasseur et j’étais le gibier. Par hasard, tu m’as surpris dans la crevasse où je me terrais pour attendre la nuit. Tu m’as souri. Sans doute, avais-tu peur de mourir. J’étais un transfuge et je pointais mon arme sur toi. T’ai-je souri en retour, je ne le sais plus. Mais je t’ai laissé repartir pour rejoindre ceux qui, comme toi, avaient mission de m’abattre… et tu ne leur as rien dit. » L’auteur tient beaucoup à cette dédicace. Le sourire entre deux camps ennemis qui montre que l’action juste tient souvent à un minuscule basculement : une désobéissance imprévue. Noël dit : « Moi-même, j’avais tout pour être un plouc. Qu’est-ce qui m’a pris ? Mes parents tenaient un petit hôtel près de La Rochelle, et j’ai grandi dans l’admiration pour les résistants. En Algérie, j’ai pensé : ici, c’est nous, les Boches. » En 1957, alors que Noël Favrelière est à Tunis, il est condamné à mort une deuxième fois par le tribunal militaire de Constantine. « Pour l’exemple, les troupes étaient passées devant mon supposé cadavre en Algérie et quelque temps après, j’ai donné une interview dans la presse tunisienne ! » Comme lors de la première condamnation, c’est François Mitterrand qui est ministre de la Justice. « Ça m’a amusé d’apprendre que j’étais de nouveau condamné à mort. Pour ma famille, c’était moins drôle. »

De Tunis, Noël Favrelière part à New York. Sans papiers. Il est conduit en prison : « J’en ignorais les raisons. Ma seule crainte était d’être renvoyé en France. Un détenu m’a informé : « Tu ne cours aucun risque. Il y a une loi qui interdit l’extradition pour les condamnés à mort. D’ailleurs un SS, dans la cellule d’à côté, en tire profit. » » Au bout d’une semaine, Noël est libre. Il est laveur de carreaux, mais n’a le droit de nettoyer que les premier et deuxième étages car il n’est pas syndiqué. « Mon ascension américaine était mise à mal ! » Durant cette période, il écrit en un mois le Désert à l’aube, et trouve un emploi dans une entreprise de graphisme. « On devait fabriquer des emballages de parfums. J’ai créé Espace, une ligne pour femme. Pas mal, non ? » Les agents littéraires du Journal d’Anne Frank sont intéressés par le manuscrit. Son patron lui demande de choisir entre son livre ou son job. Le graphiste quitte son emploi lucratif, et envoie son récit à l’Humanité. Les dirigeants s’empressent de l’égarer. Le PCF condamne les actions individuelles. Il reste à Favrelière à repartir pour la Tunisie, où il décroche une bourse pour étudier en Chine. La destination changera : ce sera la Yougoslavie de Tito.

De 56 à 58, Noël Favrelière a vécu sans qu’aucun intellectuel en France ne se soucie de sa disparition. « Plus tard, j’ai fait remarquer aux signataires du manifeste des 121 (en 1960) qu’ils avaient été très courageux mais qu’ils avaient quand même attendu avant de rédiger leur texte ! » En 1958, le premier papier, intitulé Noël nous reviendra, est signé du cinéaste René Vautier. Pierre Vidal-Naquet, qui lui dédie sans le connaître la Raison d’Etat, prendra le relais régulièrement dans le Monde. En 1963, Simone de Beauvoir s’interrogera dans le même quotidien : « L’illégalité serait-elle un crime plus impardonnable que le crime même ? Aux yeux de la justice, il semble que oui : l’indépendance de l’Algérie est reconnue, mais la poignée d’hommes et de femmes qui ont lutté pour une certaine idée de la France, est en prison. » A cette date, Favrelière revient clandestinement en France pour « La conférence de presse des oubliés », organisée par Olivier Revault d’Allonnes, Jean-Paul Sartre, Pierre Vidal-Naquet, François Chatelet. « J’ai vécu pendant neuf mois une vie de clochard de luxe ! J’étais hébergé, chez les uns, chez les autres : Jean Pouillon, Marina Vlady, Françoise Sagan. Mais je n’avais pas grand-chose à faire. » Toujours condamné à mort, Favrelière ignore que la police a l’ordre de ne pas l’arrêter. Pierre Vidal-Naquet confirme : « le jeu consistait à le faire photographier devant l’Elysée, les photos étaient publiées partout, il était clair que la police ne devait surtout pas agir ». « Le gouvernement, reprend Noël Favrelière, ne voulait surtout pas que je sois jugé à cause de l’ampleur qu’aurait prise le procès. C’est pour ça que j’ai bénéficié d’un non-lieu, ­ pas besoin de jugement ­ mais que je n’ai jamais été gracié. »

Que fait-on de sa liberté quand on n’a pas de travail ? « J’avais très envie de retourner en Slovénie. » Pierre Dreyfus, président de la régie Renault, lui propose des stages et le nomme directeur commercial de Renault en Bulgarie, puis en Yougoslavie. A Sofia, Favrelière est bien placé pour aider les résistants au régime des colonels grecs. « Je leur procurais des plaques d’immatriculation diplomatiques, des passeports, des émetteurs. » Tout d’un coup, Noël Favrelière s’inquiète : « Je ne voudrais pas passer pour un révolutionnaire professionnel ! J’ai toujours agi par coup de coeur. ».

Anne Diatkine

Noël Favrelière en 10 dates
1934 : Naissance à La Rochelle.
1956 : Rappelé en Algérie, déserte avec un prisonnier. Première condamnation à mort.
1957 : Deuxième condamnation à mort. Part aux Etats-Unis.
1960 : « Désert à l’aube » aux éditions de Minuit. Aussitôt interdit.
1963 : Entre clandestinement en France.
1964 : Retourne en Yougoslavie.
1966 : Non-lieu et retour en France.
1967 : Entre à la Régie Renault.
1983 : Directeur de l’Institut culturel de Ljubljana, puis du centre culturel français d’Amman, (Jordanie).
2000 : Reparution à l’identique du « Désert à l’aube », chez Minuit.

http://www.liberation.fr/portrait/2000/12/09/la-fuite-pour-les-idees_347074

Messages

  • La guerre sans non .

    Toi qui croyais que le kaki,
    Etait symbole de l’espoir,
    La libération du pays,
    Porter cette couleur, la gloire !

    Quand on t’a mis en Algérie
    Cet uniforme de malheur
    Qui avait viré vert-de-gris,
    Les Boches changeaient de couleur !

    Tu n’as pas céder au racisme
    Et Ali marchait près de toi,
    Mais tu as admis le sadisme
    Qu’on réservait aux fellaghas .

    L’insécurité crée la haine
    De ceux qui menacent ta vie,
    Et l’Armée n’a pas eu de peine
    A te faire marcher aussi !

    Bientôt tu as dû assister
    L’assassinat-corvée-de-bois, Couvrir les cris des prisonniers
    Par les Platters ou Dalida .

    Tu mérites l’absolution,
    Couvert par la raison d’Etat,
    Reconnaissante, la Nation
    T’offre un livret du bon soldat.

    Xxx
    Au nom du non !

    Si Noël Favrelière est mort
    Juste le jour de l’Armistice C’est sans doute un signe du sort
    Qui veut lui rendre enfin justice .

    Janvier 2018

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