Association des Anciens Appelés en Algérie et leurs Ami(e)s Contre la Guerre

Accueil > Actualité, presse, autres associations > Rapport Stora : « Sur la guerre d’Algérie, » parler de “réconciliation” n’a pas (...)

Rapport Stora : « Sur la guerre d’Algérie, » parler de “réconciliation” n’a pas de sens

dimanche 7 février 2021, par 4acgweb

Version imprimable de cet article Version imprimable

Le Monde - 6 février 2021 - Sylvie Thénault

« Sur la guerre d’Algérie, » parler de “réconciliation” n’a pas de sens

L’historienne fait part de ses divergences, dans une tribune au « Monde », avec les analyses de Benjamin Stora dans le rapport sur « les questions mémorielles » remis en janvier à Emmanuel Macron.

Tribune.

La commande à Benjamin Stora du rapport sur « les questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d’Algérie » repose sur un présupposé : la « guerre d’Algérie » serait l’objet d’une « guerre des mémoires » qu’une « réconciliation » franco-algérienne devrait apaiser. Il y aurait donc une fracture dans l’approche de ce passé, opposant Français et Algériens.

Ce n’est pas ce que raconte l’histoire de la guerre. En Algérie comme en France, les sociétés ont connu des clivages profonds, parfois violents, qui ont transcendé les appartenances nationales. Cette guerre n’a pas mis en présence des Français et des Algériens unis face à face, ni incapables de converger.

Des « Européens », dans la taxonomie coloniale, ont lutté pour l’indépendance selon une conception de la nation algérienne ouverte à leur égard ; des Français ont dénoncé la torture en invoquant la République et ses valeurs quand d’autres défendaient l’œuvre coloniale ; des anticolonialistes français et des nationalistes algériens ont partagé un idéal révolutionnaire, internationaliste ; des indépendantistes se sont entre-tués. Aucune homogénéité, aucun unanimisme, donc ; cette guerre a mis les nations à l’épreuve. Rien n’est plus faux que de la penser en affrontement de deux blocs nationaux.

Le politique pour champ de bataille

Ce n’est pas non plus ainsi que les mémoires individuelles se sont construites. En France, les recherches démontrent la multiplicité des appréhensions de ce passé par les générations postérieures, les témoins disparaissant au fil du temps. Tout est possible : de la réappropriation la plus vive à l’indifférence totale, en passant par une vaste gamme complexe. La remémoration n’est pas toujours douloureuse, ni publique. Elle exprime souvent une demande d’histoire, à des fins de compréhension et non de revanche. La pathologisation systématique des mémoires, dans la société française, est excessive.

Les affrontements ont le politique pour champ de bataille. Ils se cristallisent sur les noms de lieux, les plaques, stèles et autres symboles érigés dans la discorde, parfois vandalisés. En dépit d’une représentativité à questionner, des associations s’arrogeant la parole d’un groupe entretiennent la bataille, sans hésiter à servir des clientélismes électoraux. Il ne s’agit pas d’histoire ni de mémoire, mais d’usages du passé. Celui-ci est d’autant plus polémique qu’il nourrit des argumentaires allant de l’extrême gauche à l’extrême droite sur des thèmes d’actualité (migrations, islam, terrorisme, exception, citoyenneté, nation…).

Parler ici de « réconciliation » n’a pas de sens. Idem, au plan bilatéral : les deux États, censés traîner un contentieux historique, ont toujours été partenaires – sinon, par exemple, comment la France aurait-elle pu conduire des essais nucléaires au Sahara après 1962 ?

Partenaires, les deux pays le sont toujours. Le passé sert de levier actionné dans le sens du rapprochement ou de la tension, au service d’intérêts supérieurs ; il est une ressource dans laquelle puiser, selon les besoins du moment. La réaction du secrétaire général de l’Organisation des moudjahidine, rejetant le rapport, pourrait ainsi s’expliquer.

Cesser de craindre ce passé

Le traitement de ce passé en France, par les pouvoirs publics français, reste cependant d’actualité. L’idée d’une « guerre des mémoires » est performative. Elle produit des effets pervers d’assignation et d’identification des acteurs ; chacun n’est-il pas censé appartenir à un camp, auquel il doit se ranger ? Il faut d’urgence revenir à l’histoire – et son dépassement des référents nationaux – pour enrayer l’engrenage et cesser de craindre ce passé au motif de sa conflictualité sociale.

Des traumatismes, des blessures intimes transmises au gré des générations, bien sûr, cette guerre en a causé ; la situation n’est pas la même en France et en Algérie, où chacun a été exposé aux violences. En France, où le cas de la seconde guerre mondiale a légitimé des politiques parées de vertus réparatrices, des déclarations, des monuments, des plaques, des commémorations existent mais la demande demeure. Que manque-t-il ? Une condamnation, certainement ; forte, solennelle, officielle. L’enceinte judiciaire n’a pu en être le théâtre. L’amnistie a interdit la poursuite des crimes commis pendant la guerre.

A la jonction entre la réparation symbolique et l’action politique, la justice transitionnelle offre une piste – il faudrait y réfléchir au-delà de la vague suggestion d’une « commission » à peine esquissée dans le rapport.

Et revenir à la source du mal qu’a été l’entreprise coloniale, à l’origine d’une colonie de peuplement assurant à un million de Français la suprématie sur une majorité de huit millions de « musulmans », d’après la catégorisation de l’époque. Cette société-là – par nature oppressive, en dépit d’interactions individuelles et de relations humaines sincèrement amicales, quelles qu’aient pu être la volonté et les intentions de ses membres – ne pouvait tenir. C’est d’elle qu’est sortie la guerre.

Racisme toujours à l’œuvre

La culture politique française doit se débarrasser de sa frilosité sur une colonisation naguère source de puissance et d’orgueil. Au XXIᵉ siècle, comment défendre encore la légitimité d’une conquête territoriale suivie d’un peuplement exogène, d’une dépossession foncière officiellement organisée, de l’instauration d’un ordre social intrinsèquement inégal et de sa préservation par la violence ?

Mais que vaut le symbolique, à l’heure où les discriminations rejouent au présent, au moins en apparence, un rapport colonial ancien ? Que l’origine coloniale de ces discriminations soit discutable (car jamais le présent ne découle directement du passé), que leurs dimensions raciale et/ou sociale soient vivement débattues, n’y change rien. Cette histoire tout entière parle d’un racisme toujours à l’œuvre. Pour cette raison, le traitement symbolique du passé n’en atténue pas l’âpreté.

Que peut-il quand les discriminations, quotidiennes, nécessiteraient des mesures à la portée sociale effective et quand la stigmatisation demeure ? A l’heure où le projet de loi sur le séparatisme, source de débats nauséabonds, arrive au Parlement, il faut dire qu’il n’y aura pas de politique publique de la mémoire crédible sans politique cohérente par ailleurs. Parce qu’elle conduit au symbolique, l’approche psychologisante est un outil redoutable de dépolitisation.

Sylvie Thénault


Sylvie Thénault, née en 1969, est une historienne française, agrégée d’histoire et directrice de recherche au CNRS, spécialiste de la guerre d’indépendance algérienne.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Sylvie_Th%C3%A9nault

Messages

  • Alors que Macron demande un rapport sur les questions mémorielles portant sur la colonisation nous assistons à un véritable déferlement sur l’Islamo-gauchisme à
    l ’Université ( cf. les titres du Figaro , le débat Elkabbach et Mmm Vidal ) Comment cela se fait-il ? quel rapport établissait vous entre ces deux infos ?
    Sylvie Thénault écrit : (( le projet de loi sur le séparatisme est une source de débats nauséabonds )) Nous y sommes non ? et pourtant tout ceci provient de la même source
    Pour fixer l’état de l’opinion il y a eu un débat Marine Le Pen et Darmanin ce dernier lui a reproché d’être trop molle ??!!
    Je sais que les questions que je pose sont politiques
    En 1975 Pasolini dit : (( Nous sommes à l’orée d’une grande Révolution de droite qui ira si loin que beaucoup de gens croiront qu’ils n’ont plus d’alternatives . Et quand cette Révolution se développera , ceux qui obéissaient parleront mais ceux qui désobéissaient , les rebelles se tairont . C ’ EST LE RENONCEMENT
    On n’ a pas le droit de laisser les gens dans la désespérance ))
    Actuellement la Comédie Française et un livre rend hommage à un homme de culture Jack Ralite

  • Rapport Stora : « Sur la guerre d’Algérie, » parler de “réconciliation” n’a pas de sens

    A lire : La notion d’islamo-gauchisme ne se débat pas scientifiquement, elle se combat politiquement

    Suivant Macron, Blanquer et Darmanin, Frédérique Vidal, la ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation, souhaite enquêter sur l’idéologie islamo-gauchiste qui gangrènerait les facs françaises. « Non ! » lui répondent les universitaires qui dénoncent une chasse aux sorcières et une notion (d’extrême droite) qui ne serait pas scientifique. Mais ne serait-il pas temps de changer de régime argumentatif ?
    https://larotative.info/la-notion-d-islamo-gauchisme-ne-se-4009.html

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.