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Rencontre à l’IMA : Hirak en Algérie, l’invention d’un soulèvement

lundi 24 février 2020, par Christian Travers

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Le jeudi 20 févier, à l’Institut du Monde Arabe, dans le cadre des jeudis de l’IMA, un débat était consacré aux causes de l’émergence du Hirak (mise en mouvement, traduisent les puristes) et à la situation actuelle de l’Algérie.
Christian Travers y assistait pour nous.

Depuis le 22 février 2019, il y a un an, les Algériens, dans tout le pays, descendent chaque vendredi dans la rue pour réclamer le départ du régime mis en place par l’armée des frontières. « Qu’ils dégagent tous », « Les généraux à la poubelle » sont parmi les slogans les plus souvent entendus.
On n’avait encore jamais vu la population opprimée d’un pays manifester avec cette ampleur et pacifiquement pendant des mois pour exiger le passage à une authentique démocratie.

Le débat était animé par François Gèze, ancien PDG des éditions la Découverte, membre de Algeria-Watch (association de défense des droits humains en Algérie), lequel avait déjà animé un débat au cours de notre assemblée générale de Nant.
Les deux intervenants étaient José Garçon, journaliste et spécialiste de l’Algérie et Habib Souaïdia ancien officier de l’armée algérienne, démissionnaire en 1990, venu en France après les années noires.
Malheureusement deux intervenants annoncés, Omar Benderra, économiste, ancien président d’une banque publique algérienne, membre d’Algeria-Watch, qui avait fait une remarquable intervention au cours de l’assemblée générale de Nant et Hassina Méchaï, journaliste, n’avaient pu être présents.

C’est José garçon qui introduit avec talent la débat en en indiquant le paysage dans lequel le Hirak s’inscrit. Celui-ci prend racine dans le souvenir des émeutes de 1988, il prend en compte la douloureuse période de la guerre civile et il est aux antipodes de l’attitude des Algériens depuis l’arrivée au pouvoir de Bouteflika, marquée par deux courants. Celui de la désespérance et de la résignation mais aussi, à l’opposé, par des révoltes sporadiques, violentes mais éphémères.
Avec le Hirak c’est tout autre chose. Les colères individuelles ou de groupes limités ont engendré une révolte collective, une réappropriation du collectif, et un rassemblement de la communauté algérienne.

Pendant 60 ans le régime a tout fait pour contrôler la population, la museler, la manipuler.

« Avoir 20 ans en Algérie, c’est avoir des larmes plein les yeux ». Ce slogan qui exprimait la désespérance des jeunes qui fuyaient leur pays s’est transformé en mot d’ordre : on n’en peut plus, ça suffit, il faut changer ce système clanique qui a confisqué l’indépendance et qui nous a privé de liberté.
C’est par le bas que la révolte est née et se poursuit. L’insurrection, le hirak, restera une sentinelle démocratique. La chape de plomb est fissurée. Il y a désormais un contrepoids visible à la puissance du régime. Le peuple s’est mis en marche et il a pris conscience de sa force.
Ce qui frappe dans ce mouvement, conduit principalement par une jeunesse qui n’a pas connue les années noires, c’est la réappropriation de l’histoire alors qu’on croyait qu’elle était tournée vers elle-même et la modernité occidentale. Pas l’histoire transmise jusqu’à plus soif par le régime et les généraux, qui exalte l’action valeureuse de l’armée, mais celle des politiques. Ainsi après Messali Hadj ce sont les figures charismatiques de l’indépendance algérienne qui reviennent en surface comme celles de Abane Ramdane et Hocine Aït Ahmed.
José Garçon cite à ce sujet une anecdote dont il a été le témoin alors que Aït Ahmed revenait en Algérie après son exil : la foule attendait son arrivée. Un homme était accompagné de son fils qui s’impatientait. À son arrivée le papa dit à son gamin : « Mon fils, regarde, c’est Aït Ahmed, quand tu seras grand tu pourras dire que tu l’as vu ».
Ainsi, tandis qu’une histoire mythifiée était véhiculée par les manuels scolaires officiels et les médias, une histoire souterraine se transmettait dans les familles.
Aujourd’hui, le peuple veut effacer la captation de la guerre d’indépendance par l’armée. Ainsi naissent des slogans comme : « libérez l’Algérie », « 1962, indépendance du sol, 2019, indépendance du peuple ».
Le peuple revendique la légitimité historique des politiques et inverse les rôles. C’est lui qui porte la révolution et les militaires sont des contre-révolutionnaires.

D’évidence, l’ampleur de la mobilisation a pris par surprise le régime qui s’est trouvé dépourvu de réaction cohérente. Les chefs d’accusation des détenus sont sans fondement et ridicules. Les magistrats, aux ordres, sont démunis et les condamnations, lorsqu’elles existent sont, aléatoires et imprévisibles.
La machine de désinformation, bien rodée, est en marche. Elle contrôle les médias s’efforce de limiter les effets des réseaux sociaux qui s’infiltrent partout et sait les utiliser en fermant des comptes ou en faisant en sorte qu’ils relaient la propagande du régime. Néanmoins ces réseaux et le sentiment de libération qui se répand a permis aux algériens de renouer le dialogue et de retrouver l’esprit de fraternité.

François Gèze s’exprime dans le même sens en soulignant que Bouteflika a renforcé la double organisation du régime. Par son expérience politique et internationale, en complicité avec les généraux il a mis en lumière une façade présentable qu’il incarna en laissant le pouvoir véritable aux militaires.
L’armée a commis de nombreux crimes, en particulier pendant les années noires, mais la loi de 2005 qui interdit même d’évoquer cette période afin que ne ressurgisse pas la violence, amnistie aussi bien les terroristes islamistes que les militaires qui n’ont pas été en reste pendant cette période. Le terrorisme résiduel qui demeure en Kabylie et au Sahel est très certainement entretenu par les militaires mais le peuple a les yeux ouverts.
Une digue est tombée. La peur a changé de camp. Quel que soit l’avenir à court terme, ce mouvement historique laissera une empreinte indélébile.
Dans les manifestations la non-violence est un dogme absolu, une obsession, respectée par tous et la réponse aux provocations a toujours été contenue. Le hirak est civilisé et tient à le montrer.

Habib Souaïdia qui a connu l’armée de l’intérieur, affirme qu’elle a toujours été la colonne vertébrale du régime. C’était vrai en 1962, c’était vrai en 1990 et c’est encore vrai aujourd’hui. Il estime à 200 000 le nombre de morts pendant la guerre civile et à 20 000 le nombre de disparus. Il indique également que 10 à 15 000 Algériens ont été internés dans trois camps de concentration ouverts en 1991 et que ceux-ci étaient précisément situés à l’endroit où la France a fait ses essais nucléaires.
Il indique qu’entre 2004 et 2018 une guerre de clans, marquée par la dissolution de la DRS (Direction du Renseignement et de la Sécurité), a sévi au sein de l’armée et que celle-ci a conduit à l’élimination d 150 militaires de très haut rang et de plusieurs walis.

José Garçon évoque enfin les perspectives : le hirak a dynamité le système, il a permis de faire voir aux yeux de tous sa vraie nature. Il justifie le slogan « Etat civil, pas militaire » mais malgré tout, l’état-major peut être satisfait. Son calendrier a été respecté, un président a été élu. Le pouvoir une fois de plus a gagné du temps. Il mettra en lumière les crises en Libye et au Sahel qui se développent et qui peuvent calmer la révolte : « la patrie est en danger, resserrons les rangs autour de l’armée ».
Toutefois la crise ne sera pas réglée ainsi. Le divorce est consommé. Le peuple veut la liberté et des droits. L’alternance clanique ne peut faire illusion même si le président qualifie le mouvement de « Hirak béni » ! Les paroles et les signes qu’il envoie ne se traduisent pas en actes significatifs.
Cette réappropriation de l’histoire véritable, revenir sur les falsifications du passé, c’est fonder et construire de l’espoir pour l’avenir. Dans ce contexte toute tentative de fragmentation des mécontentements est vouée l’échec.
Dans une très large majorité l’immense diaspora algérienne soutient le hirak et n’est pas sans influence sur le cours des choses.
Des généraux ont les yeux braqués sur l’Iran et l’Irak et les répressions sanglantes qui ont lieu là-bas leur donnent des idées, mais ils sont divisés et ont bien souvent des membres de leurs familles parmi les manifestants.
Et peut-être sont-ils sensibles à cet autre slogan : « L’Algérie on l’aime, on veut pas la casser ».

Notes complémentaires :
1- au cours du débat les condamnations sans équivoque du régime et de l’armée ont amené un auditeur a prendre violemment la parole a plusieurs reprises pour apporter la contradiction. Il a perturbé le débat et a empêché la tenue sereine de la partie réponse aux questions.
2- avant la prise de parole des intervenants, la nouvelle de la dernière initiative d’apaisement du président Abdelmadjd Tebboune suscitait quolibets et moqueries dans la salle. Il s’agissait de la création de la Journée Nationale de la Fraternité et de la Cohésion entre le peuple et son armée pour la démocratie, annoncée par ce communiqué :
M. Tebboune a décrété mercredi (…) le 22 février de chaque année « Journée nationale » de la fraternité et de la cohésion entre le peuple et son armée. « Le décret présidentiel stipule que «  la journée du 22 février immortalisera le sursaut historique du peuple et sera célébrée dans l’ensemble du territoire national, à travers des manifestations et des activités à même de renforcer les liens de fraternité et de cohésion nationales ».

Christian Travers

A lire sur le même sujet une interview captivante de François Géze, dans « Libération.fr » du 24 février 2020 : https://www.liberation.fr/debats/2020/02/23/francois-geze-jamais-le-mepris-du-peuple-n-aura-autant-ete-erige-en-systeme-que-par-le-regime-algeri_1779348

À signaler enfin l’ouvrage paru la veille de la date anniversaire des manifestations du 22 févier :

Hirak en Algérie, l’invention d’un soulèvement, codirigé par Omar Benderra, François Gèze, Rafik Lebdjaoui, et Salima Mellah

La Fabrique éditions, 16 euros

https://lafabrique.fr/hirak-en-algerie-linvention-dun-soulevement/

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