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Rencontre avec les collégiens de Bessancourt, dans le Val d’Oise

dimanche 8 mars 2020, par Christian Travers

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C’est à l’initiative de l’ONACVG que quatre acteurs de la guerre d’Algérie ont été appelés à témoigner, le 2 mars, de leur vécu et de leur ressenti après leur implication dans la guerre d’Algérie, devant environ 70 élèves de troisième appartenant à trois classes de cet établissement. Parmi les intervenants : Christian Travers.

Après un chaleureux accueil du principal, Monsieur Belkacem Ouchen et le professeur d’histoire Monsieur Cierc qui représentait en l’occurrence ses deux autres collègues le schéma habituel, pour une durée de deux heures, s’est déroulé ainsi :
–  Bref rappel du contexte de cette guerre par Maxime Ruiz de l’Onacvg,
–  Intervention de quatre acteurs du conflit, pour chacun une durée de 15 minutes
–  Séance de réponses aux questions.

C’est Christian, ancien appelé, qui le premier est invité à témoigner. Il a passé 27 mois en Algérie. Nommé d’abord comme instituteur en raison des convictions qu’il avait exprimées il s’est retrouvé artilleur à la fin de son service militaire… Son témoignage n’est pas spectaculaire, mais il s’est attaché, à partir de quelques exemples vécus, à évoquer la problématique de la soumission et de l’obéissance face à des ordres injustes et au devoir d’indignation, de révolte et de résistance lorsque les ordres sont contraires au respect des droits et de la dignité des hommes. À partir de ce qu’il a vu il parle ensuite de la faiblesse humaine et de la capacité de certains leaders à manipuler des groupes humains. Il enchaîne sur la banalité du mal, sur le fait que des hommes « normaux » peuvent dans des circonstances particulières commettre des actes contraires à leurs valeurs morales. En conclusion il cite la phrase de Albert Einstein : « Le monde est dangereux à vivre, pas tant à cause de ceux qui font le mal qu’à ceux qui les laissent faire ».

La parole est ensuite donnée à Messaoud. C’est un ancien harki. Son père avait combattu avec l’armée française contre le nazisme et il avait des sentiments francophiles. Ayant défilé en Algérie en 1958 avec des anciens combattants son père a été condamné à mort par le FLN puis exécuté avec 6 autres personnes de sa famille. Titulaire du certificat d’études et d’un brevet il a été appelé à ouvrir une école créée par l’armée française et à enseigner de 1957 à 1959. Appelé au service militaire il a préféré, pour rester en Algérie auprès de sa famille et la nourrir, s’engager comme harki. Peu après les accords d’Evian il est arrêté par le FLN, emprisonné, torturé. Il réussit à s’évader grâce à la complicité d’un officier français et il fuit en Tunisie puis en France. Il n’est jamais revenu en Algérie.

C’est Lalia qui prend ensuite la parole. Elle est née à Cherchell. Son père avait appris le français grâce à un curé et sa mère avait bénéficié d’une scolarité dans une école française jusqu’au certificat d’études. Bonne élève, elle a pu bénéficier du soutien de ses parents pour accéder au lycée, au milieu d’élèves européens, alors que tout la poussait vers des études d’aide ménagère. Son père, « musulman communisant » militait pour la cause algérienne. Elle a assisté à son arrestation par des parachutistes et avec sa famille elle est restée 40 jours sans nouvelles. La première visite a été un choc. Il était amaigri et gardait des traces des tortures subies. Elle a pu poursuivre une scolarité supérieure en France ce qui lui a permis d’échapper à la guerre. Dès l’indépendance elle est revenue en Algérie et a participé aux luttes pour l’émancipation des femmes dans le cadre de l’Union des Femmes Algériennes (UNFA).
Elle a épousé Jean-Paul lorsqu’ils sont revenus en Algérie. Elle s’est installée en France depuis les années noires et a gardé un appartement à Alger où elle se rend souvent.

Jean-Paul, dernier intervenant, est né à Montagnac, près de Tlemcen. Dans sa ville de 7000 habitants 3 castes vivaient de façon séparée : les arabes ou berbères, les juifs qui parlaient tous l’arabe et dont le plus souvent les noms l’étaient aussi et les européens à majorité espagnole et qui étaient un millier. Son père, contrôleur des impôts avait l’esprit libéral au point même d’avoir inscrit son fils à l’école coranique où il a pu apprendre l’arabe et le Coran. Mais les clichés pénétrant les meilleurs esprits il se souvient d’une conversation qui l’opposa à son père. Ce dernier exaltant les bienfaits de la colonisation : « La France a fait des écoles, construit des routes, des voies de chemin de fer » le fils répliqua : « Mais au profit de qui ? ». Au cours de ses études à l’université d’Alger il a lu « discours sur le colonialisme » de Aimé Césaire qui l’a fortement marqué. Au milieu d’étudiants européens très majoritairement partisans de l’Algérie française ses positions dénotaient au point qu’en 1960 il fut condamné à mort par l’OAS. Il a alors poursuivi ses études en France et il est revenu en Algérie en 1962 afin de contribuer à la construction de l’Algérie indépendante comme professeur et comme militant du parti communiste algérien. Il a pris la nationalité algérienne et a épousé Lalia. Tous les deux partagent leur vie entre la France et l’Algérie.

Séance de réponses aux questions

– Une élève désignant Messaoud veut en savoir plus sur les tortures qu’il a subies et sur la torture en général. Messaoud répond en précisant que la torture sévissait des deux côtés, que s’il est indéniable que l’armée française l’avait érigée en système elle fut également très fréquente du côté algérien, envers les militaires français comme envers les Algériens qu’il fallait convertir, souvent sous la menace, aux intentions du FLN.
– Une autre élève cherche à comprendre pourquoi les harkis ont rejoint l’armée française. Messaoud répond en rappelant que 40% d’entre eux se sont enrôlés à la suite du discours du général de Gaulle sur la « paix des braves » et que bien souvent c’est la faim qui a conduit à l’engagement, le souci de pouvoir contribuer à nourrir la famille.
– Une question est posée concernant les demandes de la population algérienne. C’est Lalia qui répond en précisant que la première revendication était une exigence d’égalité et de dignité qui aurait pu conduire à l’assimilation mais que progressivement les événements ont amené, par glissements successifs, à une demande d’autonomie puis d’indépendance.
– Une élève sensible à l’histoire du couple franco-algérien demande d’expliciter les circonstances de la rencontre entre Jean-Paul et Lalia. Ils partageaient les mêmes idées, sont revenus au même moment en Algérie et avaient en commun le désir d’aider le pays à se construire. D’autres causes plus intimes ont pu intervenir…
– Comment les métropolitains jugeaient-ils la guerre pendant qu’elle se déroulait ? Et pourquoi a-t-elle duré si longtemps ? C’est Christian qui s’y colle. Il estime qu’une grande indifférence régnait mais que si au début on faisait confiance aux autorités pour régler cette question l’incapacité des gouvernements successifs, l’importance du coût de la guerre, ses dégâts humains ont amené l’opinion à souhaiter qu’on en finisse au plus vite. Si globalement on pouvait estimer que la guerre était gagnée militairement après le plan Challe, elle était perdue politiquement. La France était isolée. Les États-Unis et l’URSS soufflaient sur les braises et l’ONU qui avait accueilli de nombreux pays nouvellement indépendants avait pris depuis longtemps le parti du FLN. La découverte des ressources de pétrole et de gaz au Sahara et la volonté de poursuivre des essais nucléaires au Sahara ont également retardé la solution au conflit.

C’est une brève sélection et malgré les mains qui se levaient cette séance a dû être écourtée par les impératifs du déjeuner.

Le Principal et les professeurs ont chaleureusement exprimé leur satisfaction et ont retenu le principe d’une nouvelle intervention pour l’an prochain.
J’ai alors indiqué que si les professeurs en étaient d’accord et en avaient le temps ils pourraient inviter les élèves à faire connaître par écrit leurs commentaires et leur ressenti à l’issue de cette matinée de témoignages.

Christian Travers

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