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Sexe, race et colonies : un ouvrage monumental sur les imaginaires de la colonisation

mercredi 3 octobre 2018, par Michel Berthelemy

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L’appropriation des corps et du sexe est au cœur de l’exploitation coloniale. Les expéditions françaises en Indochine et en Afrique, notamment en Algérie, n’échappent pas à cette règle. Un ouvrage monumental décrit le processus, et montre comment ces imaginaires de domination perdurent aujourd’hui.

À peine sorti, le livre fait déjà débat. Fallait-il montrer ces illustrations de femmes non-blanches, humiliées, agressées ? Fallait-il reproduire en images et sans aucun filtre, même pour la dénoncer, la violence coloniale ? Sexe, Race & Colonies, fruit du travail d’une centaine d’historiens, anthropologues, politologues, est à la fois un livre bouleversant, violent, dérangeant.

Sous la direction notamment de Nicolas Bancel, historien et professeur à l’Université de Lausanne, auteur de plusieurs ouvrages sur le fait colonial, le livre, monumental (544 pages), retrace la manière dont les Occidentaux se sont approprié les corps et le sexe des populations des colonies pour asseoir leur domination. Il s’appuie sur la publication de 1200 illustrations, peintures, dessins, photographies, objets qui, de par leur somme même – et leur caractère vertigineux dans l’abjection –, démontrent l’implacable systématique mise en place durant six siècles et sur tous les continents pour esclavagiser, exploiter, humilier. La maîtrise du corps des femmes, en particulier, a été au cœur de cette stratégie de conquête.

L’une des forces de l’ouvrage c’est qu’il nous éclaire sur les fondements d’un imaginaire de domination raciale et sexuelle qui aujourd’hui encore sert de référentiel de représentation de « l’Autre » pour justifier des dynamiques d’exclusion et d’exploitation. Entre autres phénomènes contemporains, le tourisme sexuel ou la migration prostitutionnelle reposent encore sur ce référentiel qui est à déconstruire.

Un « Autre » à déshumaniser

Au plus proche de nous, les photos des XIXe et XXe siècles, crues, montrent cet ordre sexuel sous toutes ses formes : des hommes blancs posant avec des femmes, en Afrique, en Asie comme en Polynésie, les mains serrant leurs seins nus ; des médecins s’appliquant à mesurer et à catégoriser l’anatomie des indigènes pour mieux les différencier de la « race supérieure » ; des unes de magazine qui vendent les récits d’aventures amoureuses exotiques. C’est sur cette dualité entre fascination et répulsion que se construit la colonisation des corps : les terres conquises servent de gigantesque lupanar aux Occidentaux, des fantasmes sans limites sont projetés sur les populations colonisées, mais pour ce faire, il faut placer ces femmes et ces hommes dans une catégorie à part, en dehors du champ licite des normes. Les maintenir à tout prix dans leur statut d’« Autres », les déshumaniser. En miroir, cet ordre sexuel enferme la femme blanche dans un rôle d’épouse chaste, réduite à une sexualité purement reproductive.

Dans une approche chronologique, les auteurs montrent comment dès le XVe siècle, les colonisateurs ont d’abord été fascinés par les corps « exotiques », tout en établissant, notamment au travers des préjugés religieux, des hiérarchies sociales, formant le premier substrat du racisme. Mais, expliquent les auteurs, la généralisation de l’esclavage, la montée en puissance des empires coloniaux et l’émergence du racisme scientifique vont progressivement effacer ce temps de la sidération au bénéfice de représentations de plus en plus dévalorisantes. Au tournant des XVIIIe et XIXe siècles, le temps est à la légitimation de l’altérité raciale, idéologie entretenue par des recherches pseudoscientifiques, et visant à empêcher le métissage.

Réduire les corps à des objets

La frontière entre l’Ailleurs et les métropoles sont ainsi clairement posées, mais c’est pour mieux érotiser encore les populations colonisées. Au XIXe siècle, l’apparition de la photographie et de la presse à grand tirage, puis les grandes expositions universelles, dopent l’exhibition des corps exotiques, corps objets, univers stéréotypés, exploitables à souhait. Jusque dans l’industrie de la carte postale porno-coloniale, que l’on expédie sans scrupule depuis les colonies. Dès les années 1920, la violence sexuelle atteint son comble lorsque, dans les colonies, montent les mouvements de contestation et d’aspiration à la liberté. Viols, lynchage, émasculation sont autant de méthodes pour punir ceux qui veulent se débarrasser de leur oppresseur.

On saisit dans un effroi, au bout de cette somme d’illustrations, et des textes fort documentés, la puissance de l’ouvrage. Ses auteurs avouent que la question de la publication des images a suscité de longs débats. Un collectif, Cases Rebelles a d’ailleurs dénoncé « une mise en lumière voyeuriste du crime, sans pensée pour les victimes » qui n’était « en aucun cas nécessaire à la production de la vérité ». Pour les auteurs de l’ouvrage, il fallait montrer ces images « car il est impossible de déconstruire ce qui a été si minutieusement, si massivement fabriqué pendant près de six siècles, sans montrer « les objets du délit ». »

« Sexe, Race & Colonies - La domination des corps du XVe siècle à nos jours » Sous la direction de Pascal Blanchard, Nicolas Bancel, Gilles Boëtsch, Christelle Taraud, Dominic Thomas (544p., éd. La Découverte) 65 €

NDLR – Nous avons repris ici un article paru dans « 24 Heures », site d’informations suisse, le 30 septembre 2018.
https://www.24heures.ch/culture/livres/corps-domine-arme-colonisation/story/31342616

Messages

  • Pour info ce livre ne fait pas consensus :

    « Ce livre rassemble d’indispensables contributions, sur la fabrique en territoire colonisé d’une frontière nette entre homosexualité et hétérosexualité, sur le stéréotype de l’immigré africain ou nord-africain comme violeur véhiculé tout au long de la colonisation et réactualisé dans le contexte postcolonial ou encore sur les exactions sexuelles pendant la guerre d’Algérie, entre viols de masse par les soldats français et émasculations d’appelés par les indépendantistes.

    Seulement voilà, tout cet appareil critique, pertinent, nécessaire, est comme noyé par une mise en scène esthétisante et, disons-le, aguicheuse, qui privilégie délibérément l’iconographie. Au final, cette suraccumulation d’images, dont certaines sont d’une insoutenable violence, peine à faire sens et tous ces corps dénudés, offensés, humiliés, chosifiés sont comme jetés, encore, en pâture aux regards, dans un pénible effet de répétition »

    https://www.humanite.fr/la-colonisation-comme-emprise-sur-les-corps-661654

  • Non ce livre ne fait pas consensus !

    Lire :https://information.tv5monde.com/te...

    « Sexe, race et colonies » , à l’aide de centaines de clichés, montre et explique la prédation sexuelle mise en oeuvre par les colons dans les colonies du XVe siècle à nos jours. Depuis sa mise en vente, ce livre déclenche un tollé parmi certains courants d’historiennes et anthropologues féministes. Peut-on montrer ces corps dénudés, chosifiés et sacrifiés sans précautions particulières ? Pascal Blanchard, historien et chercheur au CNRS est co-pilote du projet. Il répond.

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