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Soixante ans après l’indépendance de l’Algérie, la délicate transmission de la mémoire dans les familles

mercredi 13 juillet 2022, par 4acgweb , Michel Berthélémy

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Photo : Il y a soixante ans, le 3 juillet 1962, l’Algérie devenait indépendante. (JEREMIE LUCIANI / FRANCEINFO)

France Info Afrique a rencontré plusieurs descendants d’acteurs de la guerre d’Algérie : appelés, enfants de combattants algériens et de harkis, pieds-noirs. Extraits des confidences recueillies…

Par Elise Lambert, France Info Afrique, 3 juillet 2022

Ceux qui ont vécu la guerre d’Algérie puis la décolonisation n’ont pas toujours raconté cette période à leurs descendants français. Ce que savent les jeunes est parfois passé par des anecdotes, des pratiques culturelles ou des silences. Les quelques extraits qui suivent reflètent un éventail de « vécus » qu’il serait dommage de ne pas écouter (voir le lien en bas de page).

« Tu as tué des gens ? »

Lucien avait une dizaine d’années lorsqu’il a posé cette question à son grand-père, un ancien appelé du contingent français durant la guerre d’Algérie. Il était intrigué par un pistolet exposé dans son bureau. La réponse fut aussi brève que sèche. « Non, mais j’ai vu des gens mourir », rétorqua son aïeul. « J’ai compris à son ton grave qu’il valait mieux ne pas creuser », se remémore l’étudiant de 20 ans. « C’est un moment qui m’a marqué. Je n’ai plus osé le réinterroger pendant longtemps après. »
Comme Lucien, des milliers de descendants de femmes et d’hommes ayant vécu la guerre d’Algérie font face à la mémoire douloureuse et souvent silencieuse de cette histoire dans leur famille. Selon une étude citée dans l’ouvrage « Les jeunes et la guerre d’Algérie » de Paul Max Morin, 39% des jeunes Français aujourd’hui âgés de 18 à 25 ans ont dans leur famille au moins un membre qui a été concerné par cette guerre dont le nom a longtemps été tu.
Petits-enfants d’appelés, de harkis, de pieds-noirs, d’indépendantistes… Ils ont moins hérité de cette mémoire par le biais de dates et de récits précis que par des non-dits, des anecdotes, des plats ou des moments partagés. A l’occasion des soixante ans de l’indépendance de l’Algérie, six d’entre eux se sont confiés à France info.

La nostalgie d’un « endroit paradisiaque »

Plus que la mémoire de la guerre d’Algérie, c’est celle de l’Algérie tout court qui est transmise dans les familles. Depuis qu’elle est petite, Louisa en entend parler par son père. « Il m’a toujours décrit ’Tizi’ comme d’un endroit paradisiaque », se souvient cette petite-fille de combattants du Front de libération nationale (FLN). Tizi Maghlaz, un village de Kabylie niché au sommet d’une montagne donnant sur la vallée de la Soummam. Dans les souvenirs de son père, il y avait des figuiers, des oliviers et une petite rivière où il allait jouer. « Pour lui, le village est associé à la nature, mais aussi à la résistance. Un premier congrès du FLN s’était tenu dans la vallée », développe la journaliste de 26 ans.
Dans la famille de Meryl, 33 ans, la mémoire de l’Algérie est teintée de nostalgie, de regret. Lorsque sa grand-mère paternelle, pied-noir d’origine espagnole, l’évoquait, c’était pour parler de « chez elle », de la vie paisible qu’elle avait quittée contre son gré. De ces paysages ensoleillés, de la mer, et des glaces qu’on pouvait y manger.
Après leur arrivée en France en 1962, dans le Var, Meryl a le souvenir qu’à chaque mariage, il y avait toujours quelqu’un qui trinquait à « l’Algérie française ». « Pas parce qu’ils se voyaient comme des colons, c’étaient des ouvriers, mais parce que l’Algérie était leur pays », explique-t-elle.

Anahi : « Je ne parle pas l’arabe. Avec ma famille en Algérie, on communique par la cuisine. »

Chez Anahi, 25 ans, petite-fille d’Algériens nés dans les années 1920 près de Sétif, le « peu de choses » qui lui restent du pays de ses grands-parents passe aussi par l’assiette. Lors des retrouvailles avec ses oncles et tantes, « on parle très peu de l’Algérie, mais on cuisine ensemble ». Les femmes partagent des recettes, apprennent aux plus jeunes des techniques de cuisson : « On cuisine le couscous, la chorba – une soupe à base de pâtes –, des makrouts… C’est un moment de transmission ».
Sans en avoir conscience, Meryl grandit « dans une culture pied-noir ». Lors des repas de famille, la nourriture occupe une place centrale : « Ma grand-mère préparait du couscous, de la paella, du gaspacho oranais. Pour Noël, il y avait des mantecaos, des petits gâteaux sablés ».

« On m’a traitée de ’sale harki’ à l’école »

L’histoire avec un grand « H » surgit quand personne ne s’y attend. Soraya était en 6e quand la guerre d’Algérie a fait irruption dans sa vie. « Quelqu’un m’a craché dessus à l’école et m’a traitée de ’sale harki de merde’ », raconte cette petite-fille de supplétifs engagés dans l’armée française. C’est la première fois qu’elle entend le mot « harki » utilisé comme une insulte. Dans sa famille, on ne lui en a jamais expliqué le sens. Soraya sait juste que ses grands-parents ont été rapatriés en France en 1962 et placés dans des conditions misérables dans les camps de Rivesaltes (Pyrénées-Orientales) puis du Logis d’Anne (Bouches-du-Rhône). Qu’ils vivaient dans des baraquements insalubres et qu’il fallait marcher des kilomètres pour emmener les enfants à l’école.

« Il y a une narration très forte et glorieuse dans ma famille autour de la figure du moudjahid. »

Louisa, petite-fille de combattant du FLN, apprend que son père faisait passer des armes dans des sacs d’orge pour aider la résistance quand il était petit. Elle comprend que la cicatrice au genou de son grand-père est la marque de la torture. Par l’OAS ? L’armée française ? Elle n’a jamais su. « Pour la première fois, j’avais des images concrètes des conséquences de la guerre dans ma famille », reprend Louisa
« J’ai porté cette histoire comme un poids. Il a fallu que je cherche mon identité. Aujourd’hui, je suis fière d’être descendante de harkis. »

Soraya, petite-fille de harkis : J’ai porté cette histoire comme un poids. Il a fallu que je cherche mon identité. Aujourd’hui, je suis fière d’être descendante de harkis.« Pendant deux ans, Justine, petite-fille de pieds-noirs, a écrit le podcast Sauce algérienne avec deux coauteurs. Ce travail lui a permis de rencontrer d’autres descendants qui, comme elle, cherchaient à comprendre le vécu de leurs grands-parents. »C’est un format intime, qui permettait de mettre tous les témoins sur le même pied d’égalité", explique la productrice.

Elle s’intéresse particulièrement à l’histoire de sa grand-mère, dont la sœur a été assassinée par le FLN en 1957. « J’ai retrouvé des lettres écrites par cette sœur, quelques semaines avant son assassinat, qu’on a lues ensemble. » A cette époque, « ma grand-mère était toujours en Algérie dans ses paroles, elle était dans ce temps antérieur. Cela m’a permis de me rapprocher d’elle, à un moment où sa mémoire s’effaçait. »

Voir l’intégralité des témoignages :

https://www.francetvinfo.fr/monde/afrique/algerie/temoignages-soixante-ans-apres-l-independance-de-l-algerie-la-delicate-transmission-de-la-memoire-dans-les-familles_5017156.html

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