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Un certain lieutenant Marco dans « la bataille d’Alger »…

mardi 11 avril 2023, par Michel Berthelemy

Retour sur la polémique déclenchée par les déclarations de Benjamin Stora sur Jean-Marie Le Pen et la torture.

Dans un podcast diffusé sur France-Inter le 27 février 2023, l’historien doutait que Le Pen ait pu torturer des civils durant la bataille d’Alger, en février 1957. Plusieurs témoignages affirment le contraire, dont ceux recueillis par Florence Beaugé, publiés dans son livre Algérie, une guerre sans gloire, paru chez Calmann-Lévy en 2005.
On y relève notamment des faits précis relatés par des témoins et des victimes, qui expliquent comment le lieutenant Le Pen avait mis en œuvre « la torture à domicile ». Abdelkader A. avait 19 ans à l’époque. Il raconte : « le soir du 2 février, une vingtaine de paras ont surgi dans notre domicile. Ils étaient conduits par un lieutenant grand, blond et bruyant ». Dès leur irruption dans la maison, les parachutistes font le tri. Les hommes sont ligotés puis conduits dans une pièce au premier étage… les femmes sont placées au rez-de-chaussée… Abdelkhader A. est mis à nu, puis allongé par terre sur le dos, les mains entravées sous lui. Les paras branchent des fils électriques et les promènent partout sur son corps. Il se souvient : « ils insistaient sur les endroits sensibles, le bout des seins, le sexe… je hurlais, mon corps faisait des bonds… ils ont pris ensuite l’eau des toilettes, étalé une serpillière sur mon visage et me l’ont fait avaler de force… Le Pen était assis sur moi, il tenait le chiffon pendant qu’un autre versait la flotte. Je l’entends encore qui criait : vas-y ! vas-y ! t’arrête pas ! Il se faisait appeler Marco par l’un de ses hommes. Il respirait la violence ».
L’interrogatoire s’est poursuivi presque toute la nuit. À l’aube, Abdelkhader A. et les trois autres hommes torturés avec lui sont libérés. Entre-temps, l’épouse de l’un d’eux a, semble-t-il, été violée.

Des témoins présents sur les lieux cette nuit-là…

Zohra Drif était dans la maison cette nuit-là. Elle avait 22 ans : « Au début, nous n’avons pas voulu croire qu’on torturait les hommes à l’étage au-dessus. La torture à domicile ? Impensable ! La Résistance française avait été un modèle pour les jeunes de ma génération… dans notre esprit, les Français ne pouvaient pas se conduire comme des nazis… je me suis mise à hurler : c’est ça la France ? La mère des arts et des lois ? La France de l’égalité et de la fraternité ? …Cette nuit-là a scellé mon divorce d’avec la France » .
Pour Yacef Saadi, lui aussi présent, cette nuit du 2 au 3 février 1957 est restée comme « la nuit du lieutenant Marco ». Caché avec ses adjoints dans un réduit mal fermé par une dalle, il a pu suivre ce qui se passait dans la pièce : « c’était la première fois que je voyais pratiquer la torture à domicile ». Dès le lendemain, il active son réseau. Chef de la zone autonome d’Alger, il veut savoir qui est ce lieutenant Marco. La réponse lui arrive quelques jours plus tard. Il s’agit d’un certain Jean-Marie Le Pen.

Corroborant l’enquête de Florence Beaugé, un document a été rendu public en octobre 2018 sur le site 1000autres.org. Il s’agit d’un rapport du commissaire Gilles datant du 1er avril 1957, qui fait état d’une plainte pour torture déposée à l’encontre du lieutenant Le Pen : « Yahiaoui Abdenou 19 ans. Enlevé par le 1er REP le 8 mars 1957. A porté plainte contre le lieutenant Jean-Marie Le Pen, l’accusant de l’avoir frappé à coups de nerf de bœuf, de l’avoir torturé à l’électricité et à l’eau, puis de l’avoir mis au tombeau 5 jours, sans justice, sans pitié », écrit le 5 octobre dernier Fabrice Riceputi, membre de la Rédaction des sites histoirecoloniale.net et de 1000autres.org.

En privé, Benjamin Stora a reconnu son erreur. Mais on attend toujours que le réalisateur du podcast et France-Inter rectifient les déclarations inexactes qu’ils ont diffusées.

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