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Une Histoire de l’Algérie contemporaine, de la Régence d’Alger au Hirak, par Pierre Vermeren

samedi 14 janvier 2023, par Michel Berthélémy

Source : Diploweb.com, la revue géopolitique, 8 janvier 2023

Pierre Vermeren publie un ouvrage passionnant sur l’histoire de l’Algérie, ample et précis, qui se révèle très précieux en ces temps de troubles et de relations compliquées entre nos deux pays.

Driss Ghali conduit l’entretien avec Pierre Vermeren

Votre livre replace l’existence de l’Algérie dans la longue durée, il décrit précisément l’état du pays durant la présence turque. Comment est-ce que les Turcs gouvernaient l’Algérie ?

Les Turcs, en fait des Ottomans, gouvernaient l’Algérie comme une lointaine province coloniale et militaire, pourtant capitale du point de vue stratégique et fiscal. Alger était en effet la principale province au contact des puissances chrétiennes et du Maroc, mais aussi la principale pourvoyeuse de devises, d’or et d’esclaves de l’Empire ottoman. De sorte qu’elle est restée aux mains des fonctionnaires ottomans, amiraux ou chefs de l’armée (raïs ou deys), à l’inverse de la Tunisie ou de la Libye, où des monarchies locales étaient nées. A Alger, le Dey est élu chaque année parmi les mamelouks appelés janissaires, Ottomans sous statut servile venus des Balkans ou du Caucase. La petite colonie militaire ottomane compte environ 20 000 hommes, auxquels s’ajoutent quelques dizaines de milliers de kouloughlis, ces familles de militaires ottomans mariés à des femmes « indigènes » ayant fait souche dans la régence. Tous vivent dans les capitales (Alger, Oran, Constantine, Tlemcen ou Medea) et dans des villes de garnisons militaires. Tout le reste du pays, mis à part le domaine propre du Sultan autour d’Alger (Dar es-Sultan), vit dans le bled, cette campagne constituée de plaines, de plateaux, de montagnes et du Sahara.

Ceux qu’on n’appelle pas encore les Algériens sont deux à trois millions et vivent en tribus. 500 à 600 tribus répertoriées se partagent le territoire de la Régence, mais leurs statuts sont différents. Un petit tiers des tribus sont dites makhzen, c’est-à-dire qu’elles sont liées au pouvoir ottoman qui les protège en échange de leur assistance militaire. Certaines tribus sont confédérées en alliances militaires au service des Ottomans comme les Zouaoua en Kabylie : ce sont des mercenaires qui aident à faire rentrer l’impôt des autres tribus par la force (ce sont les futurs « zouaves », passés au service des Français après 1830). Les autres tribus sont soumises à une pression fiscale annuelle auxquelles elles tentent d’échapper, surtout si elles sont puissantes et éloignées, ou en cas de misère (crise alimentaire, guerre, épidémie). De la sorte, les expéditions fiscales ou harka sont la grande affaire de l’Algérie ottomane. Chaque année, des campagnes fiscales armées sont lancées dans le pays avec leur lot de brutalités, souvent inouïes en cas de révolte. Les habitants de la régence reconnaissent l’autorité spirituelle du Sultan-calife d’Istanbul, mais tentent néanmoins d’échapper à l’impôt. On estime qu’un petit tiers des tribus, en haute montagne, sur les hauts plateaux et a fortiori au Sahara, échappe au contrôle ottoman et à sa fiscalité.

Peut-on affirmer que les Ottomans ont empêché l’Algérie de se consolider comme un peuple unifié et conscient de soi-même ?

On ne peut accabler les Ottomans de tous les maux car par nature, l’Empire ottoman était un empire militaire, politique et islamique qui rassemblait des millions d’habitants de toutes origines, cultures, ethnies et religions, sur trois continents et des millions de kilomètres carrés. Les chrétiens étaient encore majoritaires en son sein jusqu’en 1877. L’objectif de puissance de l’Empire ottoman n’était pas compatible avec l’avènement des nations : non qu’il les combatte quand elles existaient, mais il se contentait d’exiger de ses sujets trois choses : la reconnaissance de la primauté religieuse et politique du sultan – les musulmans devaient prier Dieu en son nom - ; le tribut fiscal annuel ; et l’assistance militaire en cas de guerre. Tout le reste n’intéressait pas l’empire qui n’avait pas d’objectif en matière de politique linguistique, culturelle voire religieuse. Ainsi en Algérie, les Ottomans avaient leurs propres mosquées de rite hanafite, mais ils n’ont jamais tenté de faire adopter ce rite par les musulmans d’Afrique du Nord, qui suivaient le rite malékite.

Quand l’Empire s’est transformé, sous le coup des réformes appelées tanzimat au XIXᵉ siècle, puis qu’il a pris un tournant panislamique à la fin du XIXᵉ siècle, les Algériens échappaient déjà totalement à son autorité. Quand l’Empereur allemand Guillaume II, allié au Sultan d’Istanbul, a voulu mobiliser à son profit les musulmans d’Afrique du Nord dans la Grande guerre, cela a fait un flop (sauf en Libye par encore soumise par les Italiens).

J’ajoute qu’à l’échelle mondiale, la nation est une idée neuve au XIXᵉ siècle. Ce sont les Américains puis les Français qui ont inventé la nation moderne dans leurs révolutions, en décrétant la souveraineté populaire à la place de celle du monarque ou de l’empereur. Partout ailleurs, l’idée nationale s’est développée plus tard : au XIXᵉ siècle en Europe et en Amérique latine, et dans le reste du monde au XXᵉ siècle. L’Algérie n’échappait pas à la règle. L’idée nationale, a fortiori celle de l’État-nation, était totalement étrangère aux hommes du XIXᵉ siècle, États-Unis et France mis à part – et aussi peut-être de quelques îles comme l’Irlande, l’Angleterre voire le Japon-. Le monde était soumis au gouvernement des Empires ou des tribus, comme les Algériens. C’est dans le cadre colonial français que s’est posée par la suite la question nationale 

Abdelkader est connu pour sa lutte contre les Français, mais vous nous expliquez qu’il a presque autant combattu les Français que les Algériens qui ne voulaient pas le rallier. Pourquoi ?

Avec le recul historique, on a en effet tendance à regarder Abdelkader comme le défenseur et le chef des Algériens, l’homme qui a conduit la guerre des musulmans d’Algérie contre l’armée française d’occupation, et son général en chef de 1841 à 1847, le général Bugeaud. C’est aller vite en besogne. Comme dit précédemment, le nationalisme algérien n’existait pas : cette idéologie nouvelle était inconnue des habitants de l’ancienne Régence. Si ceux-ci se défendent contre les Français, c’est pour défendre leur terre, leur honneur, leurs femmes, l’islam, leurs biens, etc., mais pas l’Algérie qui est alors un non-concept. Les habitants de l’ancienne régence se reconnaissent comme musulmans, comme membres d’une tribu, et souvent d’une confrérie islamique : de ce point de vue, Abdelkader est un chef arabe réputé d’ascendance chérifienne, mais aussi un chef de confrérie, puisque dans sa région de l’ouest algérien, il est le chef de la Qadiriyya. C’est à ce titre qu’il envoie en 1832 une délégation à Fès pour demander au sultan à sa portée – celui de Fès -, l’autorisation religieuse pour conduire le djihad contre les envahisseurs chrétiens.

Une fois cet aval obtenu, Abdelkader entame sa lutte contre les Français. Mais ses premiers adversaires sont d’abord des tribus d’Oranie localement ralliées de fraîche date aux Français, avec lesquelles elles échangent voire se sont alliées militairement. Mais la grande affaire d’Abdelkader, qui dispose du soutien de sa confrérie, ainsi que d’un ensemble de tribus voisines de la région de Mascara, c’est de rallier d’autres confréries et leur appareil militaire. Or celles-ci ne l’entendent pas ainsi et ne veulent pas passer sous la coupe de ce chef Qadiri. De sorte qu’Abdelkader doit non seulement combattre les Français, et construire pour ce faire un embryon d’État efficace, mais aussi combattre l’autre grande confrérie de l’ouest, les Tijani. Cela lui prend près d’un an d’assiéger et de faire tomber cette confrérie pour la soumettre et rallier ses hommes à sa cause. Il perdit un temps précieux pour lequel il dut négocier une trêve avec les Français. Mais il n’essaya même pas de rallier la grande confrérie du nord-est du pays, la Rahmaniyya, qui ne combattit jamais à ses côtés. Au total, Abdelkader a combattu au mieux avec les deux tiers de l’Algérie du Nord, sans rallier l’Est (Constantinois et Kabylie) ni le Sahara. Le Maroc a un temps combattu à ses côtés jusqu’à la défaite du sultan à Isly en 1844. Le Bey de Constantine réfugié au sud mène sa propre guerre.

Bref, si Abdelkader fut un grand chef de guerre, habile et opiniâtre, et un adversaire redoutable pour Bugeaud, il ne combattit qu’avec une partie des musulmans du pays, au titre de solidarités islamiques, tribales, maraboutiques et militaires, non pas nationales…/…

Entretien complet par ce lien :
https://www.diploweb.com/Decouvrir-l-histoire-de-l-Algerie-contemporaine-Entretien-avec-P-Vermeren.html

Histoire de l’Algérie contemporaine.
De la Régence d’Alger au Hirak. (XIXᵉ – XXIᵉ siècle)
Pierre Vermeren
Paris Nouveau Monde Édition, 2022

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