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Voyage en France d’une quinzaine de jeunes algériens engagés dans le Hirak

dimanche 20 octobre 2019, par Christian Travers

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Dans le cadre des Rendez-vous de l’histoire du monde arabe, s’est tenu les 25, 26 et 27 mai 2018, à L’IMA (Institut du monde Arabe), sous le titre : Arabes, Français : quelle histoire ! un colloque qui a permis de rassembler plus de cinquante rencontres souvent très intéressantes.

Parmi celles-ci j’avais pu assister à celle intitulée : France-Algérie, Entre histoire et mémoires, quelles perspectives pour la jeunesse des deux rives ?

Il s’agissait de présenter le projet Regards croisés porté par SOS Racisme en France et par RAJ (Rassemblement Actions Jeunesse) en Algérie et d’en débattre. Les principaux intervenants étaient Dominique Sopo, président de SOS Racisme, Akim Haddad, fondateur de RAJ, Abdelouhad Fersaoui, président de RAJ et Nedjib SidiI Moussa, historien algérien.
Des jeunes, très impliqués dans le projet en France, ayant tous des liens forts avec l’Algérie (grand-père appelé, parents issus de pieds-noirs, famille juive pied-noire, grand-père harki, père né en France de père algérien et d’une mère française) étaient également à la tribune.
J’avais à l’époque fait un compte-rendu que l’on peut trouver sur le site et parmi tous les points évoqués j’avais noté :
- la généalogie de la violence et les blessures qu’elle a laissées avec ses trois moments : la conquête, l’administration répressive, la guerre d’indépendance.
- pour que se rapprochent les peuples français et algériens, on ne peut compter sur les gouvernements mais les citoyens peuvent prendre des initiatives.
- compte tenu des tensions et des fractures qui demeurent, il est nécessaire que les jeunes connaissent les faits et comprennent les enjeux.
- de part et d’autre la question algérienne est à la fois la plus partagée et la plus refoulée. Il faut se débarrasser du boulet de l’affrontement des mémoires pour progresser vers l’émancipation.

Le projet Regards croisés visait donc, sans faire l’économie des mémoires, à structurer le dialogue, la formation, et la collaboration entre jeunes de France et d’Algérie, de construire des projets en commun, et de contribuer à créer un office franco-algérien pour la jeunesse ou un office algéro-français…
Le premier signe fort était d’emmener un groupe de jeunes Français en Algérie et de le faire suivre par un voyage de jeune Algériens en France.

Le premier voyage devait avoir lieu l’été 2018 mais malgré le soutien des ministères français concernés, celui de l’ambassade d’Algérie en France et celui de l’ambassade de France en Algérie, ce projet n’a pu aboutir, car les autorités algériennes se sont refusées à attribuer aux jeunes français les visas nécessaires. Il est à noter que dans le même temps, en juillet 2018 la 4acg, à bas bruit, favorisait, sous la conduite de Colette Drogoz et Véronique Siau, le voyage de quatre ou cinq jeunes en Algérie.

Le fait nouveau, inattendu, c’est que depuis le vendredi 11 et jusqu’au dimanche 19 octobre SOS Racisme a pu faire venir et accueillir une quinzaine de jeunes militants algériens. Comment ces jeunes ont-ils pu venir et obtenir leurs visas ? Grâce, pour certains, à leur autorisation décennale et pour d’autres au soutien du projet «  Regards croisés  » qui bénéficie d’un aval officiel.

Parmi ces jeunes algériens j’ai noté : trois militants du RAJ dont le secrétaire général Fouad Ouicher, trois membres de SOS Bab el Oued, deux militantes d’une association oranaise représentant les femmes revendiquant leurs droits, trois représentantes d’associations étudiantes dont l’ADCE, un conseiller juridique en charge de la défense des détenus politiques, un militant s’opposant à l’exploitation du gaz de schiste, un représentant du «  Comité d’Initiatives et de Vigilance Citoyennes  ».

On s’en doute le programme qui avait été envisagé pour ce voyage était très chargé

–  Samedi 12 : Maison de Messali Hadj, près du Père Lachaise, pont Saint-Michel pour évoquer les massacres du 17 octobre, Assemblée Nationale, Mémorial national de la guerre d’Algérie au quai Branly, rassemblement des kurdes place de la République, rencontre avec deux syndicats, débat sur le Hirak à la péniche ANAKO (j’y reviendrai).
– Dimanche 13 : Visite du Musée de l’Immigration, rencontre et débat avec Benjamin Stora et Cédric Villani, manifestation de soutien à l’Hirak place de la République, rencontre avec des mouvements écologistes.
–  Lundi 14 : Visite à Lyon du mémorial de la Prison Montluc qui a connu successivement l’emprisonnement et parfois l’exécution de résistants, de victimes du régime de Vichy et de la Gestapo (dont jean Moulin et Raymond Aubrac), des collaborateurs, puis des membres du FLN et des porteurs de valises…

Au Mémorial de la Prison Montluc à Lyon

Cette visite a été suivie d’une séance de témoignages aux Archives départementales sur laquelle je reviendrai.
–  Mardi 15 : Visite des camps de Rivesaltes où notamment sont passés des membres du FLN et des personnes qui les soutenaient, puis des harkis…
–  Mercredi 16 : Marseille qui porte de nombreuses traces de l’immigration.
–  Jeudi 17 : Paris pour la commémoration en divers lieux des massacres du 17 octobre.
–  Vendredi 18 et samedi 19 : Participation à l’université d’automne de SOS Racisme.

« Rencontrez des révolutionnaires ! Rencontre avec des jeunes acteurs du « Hirak », mouvement algérien pour le changement démocratique. »

Débat sur la péniche ANAKO

C’est sous ce titre que SOS Racisme invitait à venir débattre, le samedi 12 octobre 2019, sur la péniche ANAKO, près du bassin de La Villette, avec des militants algériens.
Dominique Sopo a ouvert les débats en rappelant les objectifs de «  Regards croisés  ». Il a indiqué que c’est seulement par la jeunesse que proviendra un changement d’état d’esprit. Malheureusement, encore aujourd’hui, les mémoires de la guerre d’Algérie restent une ressource exploitée en France par l’extrême droite et en Algérie, pour le maintien du régime verrouillé par le FLN.
Après la libération de 1962 le corps des Algériens s’est redressé. Ils avaient retrouvé leur dignité bafouée mais le régime autoritaire actuel n’a pas cessé de les humilier.
Il indique que la répression s’intensifie, que 10 militants de RAJ sont aujourd’hui en prison. C’est en particulier le cas de Akim Haddad, toujours très impliqué, signataire remarqué du Pacte pour une alternative économique, de Abdelouhad Fersaoui, le président et Djelal Mokrani , secrétaire général adjoint, qui m’avait interviewé pour leur radio le 15 novembre dernier. On leur reproche d’attenter à l’intégration de l’état et d’organiser des manifestations sans autorisation.

La parole est ensuite donnée à Fouad Ouicher, principal porte-parole du mouvement. Il souligne que si la génération 54/62 a libéré la terre c’est à la nouvelle génération de libérer le peuple. Il indique que s’il y a bien un terreau de revendications, celles-ci ne sont pas aujourd’hui proclamées. La révolution en cours est politique. L’annonce d’un cinquième mandat a annoncé la révolte et l’on s’est souvenu d’une parole provocatrice du premier ministre : « il faut affamer le chien pour qu’il te suive ».
On veut changer le système pour plus de liberté et de démocratie mais une période de transition est nécessaire avant que soient organisées les élections.

Ouasim, au nom de la Ligue de défense des droits algériens, indique que les détenus le sont sans chef d’inculpation. Et pourtant le régime devrait agir dans le cadre de la constitution qui exige le respect des droits fondamentaux et il a signé dans ce domaine beaucoup d’accords internationaux. Les avocats ne peuvent pas parler aux détenus et ne disposent pas de dossiers sur lesquels ils pourraient argumenter.

Un autre Ouasim, qui s’oppose à l’exploitation du gaz de schiste dans la région de In Salah, souligne que les tentatives d’intimidation ne feront pas reculer les manifestations, que les Algériens ne se laisseront pas embourber par des questions culturelles ou cultuelles, et qu’entre eux les Algériens parlent plus de devoirs que de droits… Il essaie de définir les forces principales qui ont amené à cette révolte :
Les exclus qui n’ont rien à perdre et qui ont d’abord manifesté dans les stades où ils ont montré par leurs slogans humour et créativité .
Les réprimés qui ont été à l’initiative des grosses manifestations, les chômeurs de Ouargla, les opposants à l’exploitation du gaz de schiste de In Salah, les syndicats autonomes des enseignants et naturellement RAJ dont le militantisme ancien et les bureaux proches de la Grande Poste donnent un rôle d’organisateur.

Oualid, au nom de SOS Bab el Oued exprime son espoir dans la jeunesse que cette association représente. Tous ses membres sont aux côtés de son président qui reste prudent et qui ne participe aux manifestations que sous une escorte vigilante…

Amira se bat principalement pour plus d’égalité entre les hommes et les femmes et aussi contre les violences conjugales, mais elle sait que le chemin sera long. Elle est impliquée dans le Hirak et ne peut supporter qu’un régime dirigé par des vieillards prétende représenter la jeunesse qui est majoritaire dans le pays.

Maroua, représentante d’une association étudiante indique que son association n’est pas impliquée à ce titre mais que la plupart de ses membres, à titre individuel ne manquent pas une manifestation. Toutefois elle précise qu’à Oran la présence policière est faible au point que les manifestants oranais ont été amenés à écrire ce slogan : Liberez Alger !

Au cours du débat plusieurs points ont pu être évoqués qui permettent d’envisager la suite.

Une feuille de route a été définie par un collectif afin de construire une nouvelle société, qui devrait être : démocratique, populaire, sociale, plurielle, civile, et basée sur les principes du premier novembre.
Il faudrait désigner cinq personnalités nationales qui nommeraient une instance collégiale en charge des affaires courantes, de la transition et de la préparation des élections. Tous les représentants du régime actuel, ceci incluant les cinq partis de l’alliance, seraient exclus de ce gouvernement provisoire.
En pratique faut-il élire rapidement un président provisoire qui aura en charge la coordination de l’écriture d’une nouvelle constitution ou faut-il avant élection charger une assemblée constituante d’assurer ce travail et de préparer l’élection, ou encore préférer une troisième voie mêlant ces approches ?

Parmi les préalables évoqués, on signale la nécessité de libérer tous les détenus politiques et de donner une totale liberté aux médias et l’on indique qu’un collectif d’avocats de la ligue algérienne des droits de l’homme a décidé, puisque les avocats ne peuvent exercer la défense des détenus, de se mettre en grève à partir du 24 octobre 2019.

Témoignages à Lyon d’acteurs de la guerre d’Algérie

Le lundi 14 octobre 2019, à l’initiative de SOS Racisme et de son président qui était présent, une réunion de témoignages et de débat, selon le formatage usuel à l’ONAC avait était organisée pour l’après-midi sous la houlette de Sylvain Buissonnier.
Les participants étaient :
SaÏd Adjali, descendant d’un père ayant eu des fonctions importantes au FLN. Il souligne que la haine n’a jamais motivé sa famille, qui estime qu’elle n’a pas participé à une guerre mais à une révolution en vue de conquérir des droits .
Michel Wilson, pied-noir né en Algérie, responsable régional de l’association «  Coup de Soleil  »,
SaÏd Merabti, fils de Harki né en Algérie.
Christian Travers, qui représentait les anciens appelés en Algérie et leurs amis contre la guerre (4acg).

Si la confrontation plurielle de nos mémoires a permis de montrer, comme d’habitude, la complexité de cette guerre et l’utilité de l’aborder sans œillères et avec un esprit de tolérance, ce public inhabituel nous a changé profondément de celui des classes de troisième, première et terminales.
Naturellement leur information était bien meilleure que celle des élèves français mais les questions ont vite montré l’efficacité de la matrice historique imposée par le FLN et il nous a fallu bien souvent tenter de déconstruire l’image trop simpliste que nos auditeurs se faisaient de cette guerre.

Christian Travers

édité par G. C.

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