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Naïma Huber-Yahi : du raï au rap, nous pouvons encore être heureux ensemble

vendredi 2 mai 2025, par Michel Berthélemy

par Naïma Huber-Yahi

Entre la France et l’Algérie, les tensions diplomatiques persistent. Alors que l’écrivain binational Boualem Sansal est toujours emprisonné, en France la droite et l’extrême droite instrumentalisent la mémoire coloniale. Ces polémiques médiatiques et ce bras de fer entre gouvernements ne sauraient éclipser la densité des liens intimes tissés entre les deux sociétés.
Cinquième volet de la série de Libération : France-Algérie, réparer les liens

Libération - 27 avril 2025

L’engouement des « années raï » où l’on célébrait la France « black, blanc, beur » a pris fin avec les années 1990. Mais, en danse comme en musique, la diaspora continue à enraciner une culture commune qui estompe les passions douloureuses entre les deux pays.
Par Naïma Huber-Yahi, historienne, commissaire de l’exposition « Ya Rayi ! Une histoire de la musique raï » à l’Institut du monde arabe de Tourcoing jusqu’au 27 juillet 2025

le concert de Bercy avec Khaled, Faudel et Rachid Taha

Au soir du 26 septembre 1998, dans un Bercy plein à craquer, résonne la rumeur d’un public chauffé à blanc prêt à accueillir le trio Rock and Raï formé de Khaled, de Faudel et de Rachid Taha, accompagnés d’un orchestre à cordes orientales et pop rock. Les « années raï », sont ce moment où les chansons chantées en arabe triomphent dans une France aux accents multiculturels, advenue après l’irruption de la génération « Beur » dans le sillage de la Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983.
A cette époque, la France regarde Faudel chez Drucker, rit aux blagues de Jamel Debbouze et s’enorgueillit du drapeau tricolore quand, au soir du 12 juillet 1998, le Franco-Algérien Zinédine Zidane ouvre le score par deux buts marqués de la tête en finale et permet une première victoire en Coupe du monde de football organisée à domicile.
Les observateurs les plus aguerris pensaient alors que l’intégration avait fait son œuvre, et que les enfants de l’immigration, notamment algérienne, avaient gagné leurs galons de « bons français ». Le retour de bâton identitaire n’en fut que plus douloureux.

Zidane, prisonnier des symboles

Car l’histoire et la mémoire tumultueuse de la relation franco-algérienne n’est jamais loin. Le football, encore, avec l’organisation d’un match amical France-Algérie, au Stade de France le 6 octobre 2001. On y retrouve le virtuose du ballon rond Zinédine Zidane, mais désormais prisonnier des symboles et des passions mémorielles : marquera-t-il contre le pays de ses parents ?
L’allégeance ici toujours questionnée… Ce questionnement identitaire est insupportable pour une partie de ces jeunes supporteurs franco-algériens, qui envahissent le terrain et mettent un terme à un match de l’équipe de France pour la première fois de son histoire.
A-t-on encore le cœur à la fête ? Paradoxalement, après l’acmé qu’a représenté ce concert de Bercy dont l’enregistrement live s’est vendu à 2,5 millions d’exemplaires, le raï ne fait plus danser les foules, et l’angoisse du choc des civilisations se cristallise dans les attentats du 11 septembre 2001 à New York.
Alors que l’Algérie se débat encore avec les affres terribles de la « Décennie noire » qui ensanglante sa terre depuis l’arrêt du processus électoral de 1992 qui avait donné la victoire aux islamistes du FIS, l’exportation du conflit algérien en France lors de plusieurs attentats, la dégradation du contexte géopolitique mondial, le retour de la crise économique et bientôt l’embrasement des banlieues lors des émeutes de 2005 mettent un terme définitif à cette embellie sur le front des passions identitaires.
D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours lu et entendu parler de relations « passionnelles » entre la France et l’Algérie. La séquence complexe et hostile qui s’ouvre aujourd’hui plonge dans des abîmes de perplexité et de tristesse plusieurs millions de Franco-Algériens qui de près ou de loin ont des liens familiaux, affectifs et identitaires avec l’Algérie.
Ces « Passions douloureuses », pour reprendre le titre du rapport remis par Benjamin Stora en janvier 2021 au président de la République Emmanuel Macron, ne doivent pas nous faire oublier que, lorsque les circonstances sont favorables, nous pouvons être à nouveau heureux ensemble. Nous pourrions alors célébrer une histoire et un destin commun. Mettre en récit le patrimoine du conflit, dire et reconnaître les exactions, les injustices, en d’autres termes faire l’histoire, entendre les mémoires, permettre la transmission de ces récits singuliers et communs, voilà la recette !

Enracinement d’une culture commune

Et pourquoi pas danser ensemble ? Comme en 1998 sur le titre Ya Rayah, une chanson du répertoire chaabi, créée dans les rues de Barbès par le chanteur de l’exil Dahmane el-Harrachi et propulsée dans le futur et tous les salons français par la reprise electro-rock de Rachid Taha, devenue un tube planétaire sur la scène de Bercy… Cette réalité de nos patrimoines en commun traverse depuis les débuts le rap français qui en a fait l’un des outils de valorisation de cette présence diasporique : le légendaire Tonton du bled du groupe 113 proposait déjà, en 1999, le sample génial de DJ Mehdi, emprunté à la voix oranaise de l’exil Ahmed Wahby. Cette créativité linguistique et stylistique se retrouve dans l’ensemble du répertoire hip-hop et témoigne comme pour d’autres diasporas de l’importance de la transmission et du partage déjà à l’œuvre dans notre imaginaire collectif.
La scène musicale française dans son ensemble n’est pas en reste et se réapproprie aussi de manière réjouissante les langues, la mémoire et le patrimoine de la diaspora algérienne : les trajectoires de Camélia Jordana qui renoue dans son dernier album avec l’héritage de la langue arabe, métissée aux sonorités à la poésie française et espagnole, ou celle de Yelli Yelli (Emilie Hanak) qui propose un folk rock matiné de chants kabyles, en sont les incarnations.
Alors, si des esprits chagrins y voient les marqueurs d’une « insécurité culturelle », nous y voyons, pour notre part, les marqueurs d’un enracinement et d’une culture commune qui a toujours su déjouer les discours de haine et de stigmatisations. Alors, dansons maintenant !

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