Accueil > Interventions dans les écoles > Rencontre sur la guerre d’Algérie au lycée André-Maurois d’Elbeuf
Rencontre sur la guerre d’Algérie au lycée André-Maurois d’Elbeuf
vendredi 11 avril 2025, par , ,
Le mardi 1er avril, Florence Rochais, professeure au lycée André-Maurois, avait invité Jean Riboulet et Stanislas Hutin, anciens appelés, Abdelati Laoufi, fils d’ancien maquisard algérien, et Véronique Chapelle, fille d’ancien appelé.
Les enseignants, Florence Rochais et Alexandre Audibert, avaient préparé leurs élèves en leur demandant de lister les questions qui seraient posées aux quatre intervenants. Nous vous proposons ici les réponses apportées par l’un d’entre eux, Jean Riboulet, aux interrogations les plus récurrentes des lycéens.
Alicia : Avez-vous un souvenir marquant de cette période ?
Jean Riboulet : J’embarque pour l’Algérie le 24 décembre 1959 à destination d’Oran. Beau cadeau de Noël de la part de la République française ! Arrivés à Oran, nous sommes face à une grande banderole accrochée sur les rochers au-dessus du port ; il y est écrit : "ICI LA FRANCE", ce que certains d’entre nous, dont moi-même, n’apprécient pas. Nous trouvons cela choquant, ceci nous plonge dans le cauchemar de la colonisation mais sans que l’on s’en rende encore compte.
L’attitude de certaines unités de l’armée française a été "répugnante" ! J’en ai un exemple qui me reste en mémoire et qui ne s’effacera jamais. En juillet 1960, lors d’une opération militaire dans le djebel de la région de Texenna en Petite Kabylie, nous sommes envoyés dans un village traversé par la route. Nous surveillons les montagnes et les pentes autour des mechtas. Un convoi d’une unité de parachutistes traverse le bourg et s’arrête. Devant notre équipe un 4x4 s’immobilise ; un homme au visage creusé par de terribles grimaces de douleur est attaché sur la calandre à l’avant de cette énorme jeep. Visiblement il souffre. Derrière des paupières plissées son regard nous demande de l’aide. Cette image épouvantable me fait trembler. Je décroche ma gourde de mon ceinturon et je lui mets le goulot dans la bouche, un copain lui arrose le visage. Derrière les cils se dessine un profond remerciement.
Le sergent-parachutiste, un militaire de carrière, saute du véhicule et accroche nos blousons en nous secouant et nous insultant : « vous aidez un fellouze, bande de minables ». J’arme mon pistolet-mitrailleur et le lieutenant de mon unité arrive et ordonne au sergent de remonter dans son 4x4. Le convoi repart avec l’horrible destin du fellaga.
D’autres souvenirs pourraient encore surgir. Certains ont été repris dans mon livre Couleur Kaki édité en 2018 et qui est peut-être disponible à la bibliothèque du lycée.
Alicia : Que pensez-vous de la manière dont l’histoire de la guerre d’Algérie est enseignée aujourd’hui dans les deux pays ?
JR : Nombreux sont les endroits où la guerre d’Algérie est restée dans un silence profond y compris dans la presse nationale. Heureusement, il y a des professeurs comme les vôtres qui se sont emparés de ce sujet pour le faire découvrir aux jeunes générations. Je ne sais pas si cet enseignement est obligatoire, mais je salue vos enseignants et vous qui les écoutez. Si des anciens appelés ou des gens touchés par cette guerre sont invités dans de nombreux centres d’enseignement, nous ne pouvons que nous en féliciter. Quant à l’enseignement en Algérie je ne peux répondre à cette interrogation.
Lilou : Comment avez-vous été impliqué dans la guerre d’Algérie ?
JR : Par obligation imposée par les gouvernants de l’époque, personnellement je me suis opposé à cette guerre et je militais avec d’autres jeunes, d’autant plus que mon enfance s’est déroulée pendant la seconde guerre mondiale, encore proche quand j’ai revêtu l’uniforme. Ma maman ne supportait pas ce nouveau bouleversement familial.
Pendant cette guerre, je vivais chaque jour dans l’attente des courriers de ma famille et de mes amis de la cité HLM de la Butte Rouge à Châtenay-Malabry dans la banlieue sud de Paris, sans oublier mon chef du bureau d’études où je travaillais. Ce dernier pleura quand je suis parti, son fils était mort en Algérie et il a subi mon départ comme un coup de foudre et m’a serré dans ses bras.
Les courriers attendus nous arrivaient par hélicoptère au-dessus de notre campement et tombaient parfois dans le fouillis de la nature autour du camp.
Souvent, nous partions dans la montagne ou le long des oueds en opération pour combattre les unités de l’ALN. (Armée de Libération Nationale). Avec notre langage de jeunesse nous appelions les combattants algériens fellaghas, fellouzes, fells mais aussi bougnoules.
En fin de journée nous allions au foyer, lieu de rencontre, de discussions où nous buvions une bière ou deux, parfois plus !
Il y avait une situation terrible dans le campement où j’étais affecté, la Base 901 (nombre dû à l’altitude du camp en Petite Kabylie). Cet endroit était un camp de regroupement. Une explication s’impose. Nous allions souvent détruire des villages entiers, démolir les mechtas des pauvres habitants pour éviter que les hommes combattants de ces gourbis viennent voir leurs familles. Les matériaux étaient transportés par les femmes, les grands-pères et les jeunes jusqu’au camp de regroupement ainsi que par nous-mêmes. Nous procédions à la reconstruction de bâtisses pires que celles détruites.
Je suis amené ici à souligner une histoire qui aurait pu être dramatique et que l’on retrouve page 131 du livre "Couleur Kaki". En démolissant la toiture en tuiles d’une maison, j’ai trouvé un fusil plié en deux. Le vieil homme qui était au pied du mur m’a regardé, le visage et le regard envahis de peur. Je suis descendu et j’ai mis l’arme dans mon sac à dos. Le vieil homme se serra les poings et un sourire modeste décontracta son visage. Quand mon père tomba gravement malade, j’ai eu une permission et j’ai ramené le fusil dans ma valise, sous mes vêtements entassés, jusque chez mes parents. C’est longtemps après que j’ai réalisé avoir sauvé certainement la vie de ce vieil homme et que j’ai pris un risque énorme pour moi-même.
Tous les appelés ne soutenaient pas la population, certains actes montraient du mépris et une sorte de haine. La faim est un élément de la vie des gens enfermés dans le camp de regroupement. Le cuisinier de notre compagnie découvre des pains moisis dans sa cuisine. Il les amène près des barbelés où des enfants accourent de l’autre côté. Il jette ce pain par-dessus et les gosses se précipitent. Nous sommes plusieurs à protester prêts à frapper cet individu. Nous ouvrons le passage et reprenons le pain . L’un d’entre nous apporte du pain plus frais aux enfants !
Marie : En quoi la guerre d’Algérie a-t-elle encore un impact aujourd’hui sur vous ?
JR : Comme nombre d’entre nous envoyés en Afrique du Nord, je n’ai que très peu parlé de la guerre d’Algérie, ni à mes proches, frère, sœurs, mes enfants ni à mes amis. Ceci m’a poussé à écrire le livre cité plus haut, offert à mes enfants et à mes petits-enfants. Pour mon retour à la vie civile, j’ai eu la chance de pouvoir reprendre mon activité professionnelle dans le même bureau d’études qu’avant mon départ.
L’impact sur notre vie s’est traduit tardivement par notre adhésion, ma femme et moi, à la 4acg en 2018. La lecture de livres sur cette guerre est aussi marquante et provoque un retour de souvenirs comme l’organisation d’un débat après la projection d’un film, ce qui entraîne des discussions entre les gens.
Ladj : Comment avez-vous réussi à tenir pendant le conflit ?
JR : Quand on est jeune on est moins, voire peu soucieux. On se rencontre entre copains au foyer, on discute, on boit… On attend notre courrier, on lit et on relit les lettres reçus, on écrit pour soi et aussi pour certains qui ne savent pas ou peu écrire (cela existait à cette époque !) et puis… on rêve !
Chaïnes : Comment avez-vous réagi à l’annonce de votre départ en Algérie ?
JR : Comme ma mère , ma grand-mère et toute ma famille, j’ai frémi et pleuré, car j’ai eu peur de ne pas revenir. Pendant mes classes aux E.O.R. (Élèves Officiers de Réserve), cette annonce me marqua au point de vouloir déserter. Un samedi je suis parti en Suisse depuis la caserne de Constance au sud de l’Allemagne. Un café-bar était sur le point de m’embaucher comme serveur. Un ami sursitaire, Pierre T… professeur de français dans le civil, et un autre aussi sursitaire et sorti d’une École d’ingénieurs Claude R…sont venus me rechercher et m’ont convaincu de revenir et d’éviter ainsi de gros ennuis si je revenais en France. Je suis revenu à la caserne avec eux.
Milan : Que pensez-vous de l’état actuel des relations entre la France et l’Algérie ?
JR : Elles sont tendues et personnellement je trouve cela justifié compte tenu des décisions prises par les autorités politiques françaises. Le dernier exemple est l’approbation par le Président de la République, M. Macron, de l’appropriation par le Maroc du Sahara Occidental, ancienne colonie espagnole, le "Rio de Oro". Après le départ des colons espagnols l’invasion de ce territoire par le Maroc et la Mauritanie, la résistance s’est levée et le peuple sahraoui est venu dans le territoire algérien dans une partie du désert prêté par l’Algérie. Je joins une plaquette concernant mon soutien à cette population chez qui Agnès et moi avons été reçus dans les villages construits dans le Sahara par cette population.
Agnès et moi sommes allés sur place avec un groupe d’amis pour soutenir cette population. Nous étions tous membres d’un comité de jumelage et d’échanges internationaux pour le soutien et l’aide au peuple sahraoui. Nous y sommes allés, avec une halte à Alger au retour. Avec la 4acg, des voyages ont été organisés pour rencontrer des associations algériennes et les aider financièrement.
Milan : Comment s’est passé votre retour à la vie civile ?
JR : J’ai été très marqué par ce retour et l’accueil de ma famille qui a organisé une fête pour mon arrivée. Les voisins étaient invités et tous les amis et amies du quartier ; Le mot fin prenait un sens énorme.
Un élève : Que pensez-vous de l’état de l’information sur la guerre d’Algérie ?
JR : La documentation et l’information sont incomplètes compte tenu du fait que de nombreuses archives militaires sont toujours inaccessibles. Même si le rapport de l’historien Benjamin Stora, écrit à la demande du Président de la République, a été édité, celui-ci ne précise pas tout ce qui s’est passé pendant la guerre d’Algérie. Lui et d’autres historiens se penchent sur ces problèmes sans résoudre tout.
Étant appelé, je m’attendais à peu de choses, les révélations étant rares ultérieurement. Nous ne connaissions rien ou très peu de ce qui se passait ailleurs que où on était d’autant plus que la presse de cette époque ne dévoilait que très peu d’informations, le secret militaire étant énorme et relayé par les politiciens de cette période. Voilà pourquoi la population était plongée dans l’ignorance de la gravité de la guerre.
En conclusion, l’Algérie et la France n’ont pas encore tourné la page de l’histoire de la guerre d’Algérie. Quand cela viendra-t-il ? La réponse est très floue important. C’est à vous de poursuivre la construction de cette Histoire ! Persévérez pour mettre en lumière ces évènements du passé, de la colonisation de 1830 à 1962 et de ses conséquences sur le peuple algérien et les hommes de notre génération qui disparaissent d’année en année.
Merci à vous tous pour la richesse de cet après-midi.
Jean Riboulet
Édition Gérard C
Voir en ligne : Lycée André-Maurois d’Elbeuf. Les Terminales HGGSP à la rencontre de témoins de la Guerre d’Algérie
4ACG Association des Anciens Appelés en Algérie et leurs Ami.e.s Contre la Guerre