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Historiens français et algériens relancent le dialogue mémoriel à Constantine

vendredi 15 décembre 2023, par Michel Berthelemy

La troisième réunion de la commission franco-algérienne concernant la mémoire de la colonisation s’est accordée sur la restitution à l’Algérie de « biens symboliques » de l’émir Abdelkader et l’approfondissement d’un travail historiographique.

Par Frédéric Bobin, Le Monde Afrique, 23 novembre 2023

Le fantôme de l’émir Abdelkader, héros de la résistance algérienne à la conquête française, promet de s’inviter ces prochains mois dans l’agenda diplomatique. La commission mixte d’historiens français et algériens, qui a tenu mercredi 22 novembre, à Constantine, sa troisième réunion depuis sa formation en avril, s’est accordée sur l’objectif d’une « restitution à l’Algérie des biens symboliques, comme ceux ayant appartenu à l’émir Abdelkader ou à d’autres personnalités algériennes ».

Si le communiqué final publié à la suite de la réunion n’entre pas dans le détail, l’épée, le burnous et un exemplaire du Coran ayant appartenu au chef politico-spirituel algérien figurent parmi ces « biens symboliques » voués à être rendus à Alger. L’émir Abdelkader avait vécu de 1848 à 1852 en captivité au château royal d’Amboise (Indre-et-Loire) après avoir mené la résistance des tribus de l’Ouest algérien à la conquête française commencée en 1830.

Le gouvernement algérien a toujours fait de la récupération de ses biens restés en France une affaire d’honneur national. Une telle opération de restitution devra surmonter nombre d’obstacles juridiques – certains de ces biens ayant fait l’objet d’acquisitions privées –, mais Paris semble s’être résolu à avancer sur ce dossier, en particulier sous l’insistance de l’historien Benjamin Stora, coprésident de la commission mixte.

« Remise en perspective historique dans la durée »

Cette instance conjointe, composée à parité de cinq historiens français et cinq historiens algériens – nommés par les chefs d’Etat des deux pays –, est la cheville ouvrière du travail de dialogue mémoriel dans lequel se sont engagés les présidents Emmanuel Macron et Abdelmadjid Tebboune. L’idée d’une telle commission avait été suggérée, en juin 2022, par le président algérien lors d’une rencontre à Alger avec M. Stora, auteur d’un rapport sur la réconciliation des mémoires franco-algériennes commandé par M. Macron. A l’issue de la visite du chef d’Etat français à Alger quelques semaines plus tard, on s’était engagé à assurer « une prise en charge intelligente et courageuse des problématiques liées à la mémoire », dans le but d’« appréhender l’avenir commun avec sérénité et de répondre aux aspirations légitimes des jeunesses des deux pays ».

Outre la restitution des « biens symboliques » de figures historiques, tel l’émir Abdelkader, la commission réunie à Constantine a convenu d’approfondir le chantier de l’historiographie. Il s’agira en particulier d’« élaborer une chronologie » des épisodes marquants de la période coloniale et une « bibliographie commune des recherches et des sources en Algérie et en France sur le XIXe siècle ». L’accent mis sur ce dernier répond au souhait des Algériens de remonter le fil des violences ayant accompagné la conquête, un aspect de l’histoire qui avait été à leurs yeux insuffisamment exploré dans le rapport Stora.

L’historien français, devenu de facto l’inspirateur de la politique mémorielle de M. Macron concernant l’Algérie, convient aujourd’hui qu’il est nécessaire de combler cette lacune. « Il faut un travail de remise en perspective historique dans la durée, confie M. Stora au Monde. Sinon, on commence toujours cette histoire par la fin. On ne comprend rien à la cruauté de la guerre d’Algérie si on ne travaille pas sur la colonisation de peuplement, sur la colonisation tout court. »

La commission mixte suggère, en outre, le « lancement » d’un « programme d’échange et de coopération » en vertu duquel quinze doctorants et chercheurs algériens viendraient travailler sur les archives françaises, tandis que quinze de leurs pairs français iraient se pencher sur les archives algériennes. Les deux pays sont invités à offrir « toutes les facilités d’accès aux fonds ». Enfin, la commission appelle de ses vœux « l’identification des cimetières et des tombes » de détenus algériens enterrés en France et la « valorisation de ces lieux de mémoire »


Dépendance à l’égard des impératifs d’Etat

Ce travail conjoint « ne vise pas à écrire un récit commun » à l’image du manuel d’histoire franco-allemand, selon M. Stora, mais à encourager « les circulations, les échanges et les confrontations de sources ». Les bonnes intentions énoncées par la commission seront vraisemblablement sujettes à bien des écueils, voire à des obstructions. L’ouverture des archives aux chercheurs demeure sans aucun doute la question la plus sensible, notamment dans une Algérie très verrouillée, où domine une vision mythologique de l’histoire. De son côté, si la France a consenti bien des avancées ces deux dernières années, elle n’est pas non plus exempte de tout reproche de la part des chercheurs, en particulier à propos des dossiers (essais nucléaires, armes chimiques, etc.) couverts par le secret-défense.

Mais la principale limite de cette commission est sa dépendance à l’égard des impératifs d’Etat de la relation diplomatique entre Paris et Alger. Les vicissitudes qui ont émaillé ses premières réunions ont illustré à quel point elle constitue un baromètre politique : les réunions se tiennent quand le lien est fluide entre les deux capitales, elles sont ajournées quand la situation se tend. Ainsi, la perspective d’une visite d’Etat de M. Tebboune en France – déjà annoncée en 2022 avant d’être ajournée – crée une atmosphère plutôt studieuse, la commission offrant de la substance à de futures annonces officielles.

Une autre source de fragilité est que l’appareil algérien n’est apparemment pas unanime quant à ce dossier mémoriel, la bonne volonté affichée par M. Tebboune étant souvent contredite par une tonalité plus négative émanant de certains cercles du régime. La couverture de la réunion de Constantine par le quotidien de langue arabe El Khabar l’a bien illustré. « L’approche des historiens français : pas de cession des biens des chefs de la résistance populaire ! », a titré le journal en faisant fi du communiqué final qui évoquait l’émir Abdelkader. Un avertissement concernant d’éventuelles difficultés à venir.


Frédéric Bobin

Source :

https://www.lemonde.fr/afrique/article/2023/11/23/historiens-francais-et-algeriens-relancent-le-dialogue-memoriel-a-constantine_6201954_3212.html

Messages

  • L’intervention française au Liban relance la question du Royaume arabe.
    Tentatives françaises de manipuler Abd el-Kader pour le mettre à la tête d’un Royaume Arabe au Proche-Orient.

    À partir de 1860 et l’intervention de la France en Syrie en faveur des chrétiens du Liban, les visées de Napoléon III seront discutées, critiquées et diffusées dans une série de libelles dont l’un des plus significatifs par la personnalité de son auteur, secrétaire personnel du monarque, sera celui d’Ernest Laharanne. Il sera le porte-parole, souvent imité, d’un impérialisme français en compétition avec l’impérialisme britannique dans le monde et en particulier au Moyen-Orient.

    Nous ne savons toutefois pas jusqu’à quel point le programme d’Ernest Laharanne a été inspiré par Napoléon III. Ce dernier a pu très bien en effet, comme il le fera pour la construction du Canal de Suez, où il laissera à Ferdinand de Lesseps, cousin de l’impératrice Eugénie, la responsabilité de mener à bien l’opération au nom d’une compagnie privée, s’abriter derrière un porte-parole qui lui permettait de réaliser son projet sans s’opposer frontalement à l’Angleterre. Sans s’impliquer personnellement, il laisserait cette fois à son secrétaire la responsabilité de la violente diatribe contre la « perfide Albion » qui conclut sa brochure.

    Nous ne savons pas non plus si Henry Dunant a eu connaissance ou, a fortiori, lu la brochure du secrétaire particulier de Napoléon III, alors que Moses Hess, un proche de Karl Marx et de Friedrich Engels, s’en inspire largement dans Rome et Jérusalem, mais il est par contre probable qu’il ait eu des échos du débat sur le sujet qui animait alors quantité de brochures et de libelles unanimes pour déclarer que l’Empire ottoman avait fait son temps et qu’il n’y avait guère plus que la diplomatie qui le considérait encore vivant et fréquentable.
    Toutefois, avant le secrétaire de Napoléon III et le philanthrope genevois, un journaliste, Gontran Saint-Blancard de L’Ami de la Religion débarquant au Liban, avait préconisé le démembrement de l’empire et la libération des chrétiens, alors qu’un autre, Louis de Juvigny, comme Ernest Laharanne, traitant de la globalité de la question d’Orient, estimait, dans L’Occident en Orient. Considérations sur la mission politique de l’Europe, que l’Europe devait désormais administrer l’empire. Ayant évacué la proposition de ceux qui, autour de Napoléon III (tels les saint-simoniens, Urbain, Lapasset ou le général Charles Beaufort d’Hautpoul, l’un des soutiens de Dunant dans ses affaires algériennes), étaient favorables à la politique d’un royaume arabe à la tête duquel serait placé l’Emir Abd el-Kader, A. Bardet (La Syrie et la France, 1861) et Louis de Baudicour (La France en Syrie, 1861) demandaient que la France s’installe en Orient. Baudicour précisait même que « les Puissances européennes devaient désormais se mettre seules en frais et ne se retirer que lorsqu’elles auront pu parvenir à constituer en Syrie un État chrétien assez fort pour garder, d’une part les frontières de l’Arabie et, de l’autre, celles de l’Hellespont (…) Il ne faudrait pas, ajoute-t-il visant ainsi les tenants du royaume arabe, que les sympathies trop avouées pour les mœurs arabes vinssent compromettre le bien qui peut se faire avec les chrétiens indigènes ». L’intervention européenne, la première grande intervention « humanitaire » occidentale au Moyen-Orient, avalisée par le protocole du 3 août 1860 signé par les plénipotentiaires de la France, Russie, Autriche et Prusse, permet à Baudicour, qui a dédié sa brochure au Curé de Moulins, de conclure : « La France catholique, malgré tout, vient de mettre le pied sur la terre d’Orient. La France est en Syrie. Elle y fera son devoir ».

    Alors que l’impératrice Eugénie, elle-même, préside une Société pour une colonisation de la Palestine qui s’intéresse principalement au sort des juifs, Ernest Laharanne, lui aussi, saisira l’occasion pour proposer, dans une brochure d’une cinquantaine de pages – La nouvelle question d’Orient. Empire d’Égypte et d’Arabie. Reconstitution de la nationalité juive (1860) – de régler la question d’Orient au profit de la France. Un règlement qui permettrait aux Juifs de réaliser leurs aspirations nationales en favorisant un démembrement de l’Empire ottoman qui devrait permettre, à la fois, d’interdire à la Russie l’accès des Détroits, d’écarter l’Angleterre de la région, de favoriser la constitution d’un Grand Royaume arabe et la reconstitution d’une nationalité juive. Malheureusement, même si le projet de Laharanne s’intéresse prioritairement à la restauration du peuple juif, il s’inscrit également dans une politique de la France au Proche-Orient qui aura tendance à voir dans les Arabes chrétiens les soutiers de ses projets coloniaux. Ainsi, en 1860, à l’occasion de l’intervention française au Liban en faveur des Maronites, certains tenants du parti colonial en Algérie – Eugène Vayssettes (Sauvons les Maronites par l’Algérie et pour l’Algérie,1860) et, de nouveau, le très pieux Louis de Baudicour (La France en Syrie, 1861) – envisagèrent même d’envoyer des chrétiens maronites dans la colonie pour conforter la domination française par l’implantation d’éléments arabes amis. Le premier, après avoir étudié les trois solutions qui se présentaient à la France maintenant qu’elle était présente au Proche-Orient, proposait soit de perpétuer l’occupation en imposant un protectorat, soit de transformer la Syrie comme l’Égypte en Vice-Royauté en mettant à sa tête Abd el-Kader, soit enfin, en démembrant et en se partageant l’Empire ottoman, de transplanter les Maronites sur le sol algérien. On les disséminerait indistinctement dans un territoire quasiment vide : « Une solution, précise-t-il, qui n’a que des avantages au point de vue de la politique, de l’humanité et de la colonisation ». Une approche qui s’avèrera comme une vue de l’esprit lorsque l’on constatera, plus tard, que les Arabes chrétiens seront le plus souvent à l’avant-garde du combat nationaliste.

    Avec l’intervention, en 1860, de l’empereur des Français au Liban, Abd el-Kader deviendra donc l’enjeu d’un débat sur le rôle qu’il pourrait jouer dans la politique coloniale de la France au Proche-Orient. Eugène Vayssettes et Louis de Baudicour et beaucoup d’autres envisageront de faire de l’émir algérien qui jouira durant les années 1860 d’un immense prestige en France où, en 1865, il sera reçu triomphalement dans les salons parisiens, un vice-roi de la Syrie. Toutefois, ils finiront par renoncer à cette idée car, nous dit Eugène Vayssettes, « on ne peut pas faire totalement confiance à un homme qui pourrait se retourner contre nous ». Quant à Louis de Baudicour qui parle d’Abd el-Kader comme d’un « musulman sincère qui ne trahirait pas la France », il affirme dans la foulée que la solution Abd el-Kader n’en est pas une puisqu’il est peu probable qu’il puisse régénérer les musulmans – c’est une illusion de vouloir les civiliser, affirme-t-il – et, comme Eugène Vayssettes, il se demande « si, après avoir réuni beaucoup de monde autour de lui, il ne serait pas tenté de reprendre le combat contre la France ».

    Abd el-Kader qui n’était pas, comme Mohammed Bouderbah et beaucoup d’autres tout au long de l’histoire du colonialisme, un homme à se vendre aux plus offrants, mais un grand seigneur, un mystique et un véritable humaniste qui était venu au secours des chrétiens mais ne pouvait jouer le rôle d’émir fantoche qu’on lui proposait, allait les mettre d’accord en se dérobant pour, dit-il, « consacrer les jours qui me restent à passer sur cette terre à la prière et aux études religieuses ». Plus significatif encore, en prenant sous sa protection les Arabes chrétiens menacés, Abd el-Kader avait fait le choix de l’arabisme et non de l’islamisme.

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