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Le nouveau livre de Kamel Beniaïche : Massacres du 8 mai 1945 en Algérie, la vérité mystifiée

lundi 18 septembre 2023, par Philippe Chevrette

Le nouveau livre de Kamel Beniaïche, Massacres du 8 mai 1945 en Algérie, la vérité mystifiée, vient de paraître aux éditions El Watan El Youm

Si l’on devait résumer ce livre en une phrase, ce serait celle-ci : « C’est toujours le vainqueur qui écrit l’histoire, défigure sa victime et fleurit sa tombe de mensonges… ». Il emprunte ces mots à Bertolt Brecht.

Notre auteur, par sa pugnacité, nous livre une réponse à cette phrase. En effet, par sa patience dans ses différentes recherches, il « démonte » au fur et à mesure les mensonges d’État de la période de mai 1945. Si le vainqueur écrit l’histoire, Kamel Beniaiïche éclaire avec rigueur une recherche de vérité qui peu à peu s’éclaire à nos yeux de lecteurs.

On imagine aisément l’énormité du travail, y compris en recevant plusieurs témoignages de témoins présents pendant cette terrible période. Comme un chercheur historien, il recoupe les propos des uns et recense les listes des protagonistes morts ou disparus, Algériens français et Français. Son honnêteté journalistique lui permet de prendre la distance nécessaire avec les faits et rien que les faits. Qu’ils soient des télégrammes secrets de l’administration coloniale ou que ce soit à partir de livres ou de journaux qui apportent un éclairage précis et sans ambages.

Cet auteur, journaliste par son style d’écriture, nous tient en haleine tout au long de ce que j’appellerais une enquête journalistique.

Les mensonges de l’administration

Dans ce « roman » historique, au fur et à mesure que les faits se déroulent, il nous emporte au gré de l’instant vécu et cela de chaque côté des protagonistes. Et, peu à peu, la vérité historique se dessine et elle est effroyable. Cette vérité, il nous l’offre au travers du prisme du regard abasourdi des Algériens en souffrance et de l’administration coloniale froide, inhumaine, et sans états d’âme au nom d’un pouvoir d’État qui va jusqu’à armer des milices européennes gorgées de haine et d’intérêts multiples. Au fur et à mesure des lignes, les mensonges de l’administration se font jour, qu’elles soient issues des institutions municipales d’alors, du Gouvernement Général d’Alger ou bien du Ministère de l’Intérieur. Le pouvoir colonial est tellement hautain d’un pouvoir non partagé qu’il ne doute pas un seul instant et ne voit qu’au travers de l’homme algérien un être inférieur et justifie donc un regard méprisant qui se prolonge par des tueries de milliers de personnes. Par les mensonges de l’administration, ce 8 mai 1945 et les semaines qui ont suivi ont donné lieu à une immense tuerie à huis clos. Kamel Biniaïche s’efforce et s’évertue dans sa quête de vérité. Au travers de cet immense travail d’écriture, il dévoile le gigantesque puzzle du désastre.

Il fait parler Guy de Maupassant envoyé par le quotidien Le Gaulois en 1881. Celui-ci, dans ses colonnes, fustige la politique coloniale en ces mots : « …dès les premiers pas, on est saisi, gêné par la sensation du progrès mal appliqué à ce pays […]. C’est nous qui avons l’air de barbares au milieu de ces barbares, brutes il est vrai, mais qui sont chez eux et à qui les siècles ont appris des coutumes dont nous semblons n’avoir pas compris le sens… ».

L’avidité de ce pouvoir colonial a rendu aveugles celles et ceux qui détenaient les intérêts, enrichis sur une terre étrangère devenue la leur et dont le doute n’avait plus de place. Il rappelle que « le gouvernement de Pétain fut le nouvel âge d’or des colons quand la population européenne se rallia au Maréchal et que le gratin colonial trinquait avec les officiers des commissions allemandes et italiennes installées à Alger ». Et puis, « le 7 octobre 1940, soixante-dix ans après sa promulgation en 1870, le décret Crémieux est aboli ; les Juifs d’Algérie deviennent « Indigènes ». Par une telle mesure, la démagogie vichyste tente d’enjôler les Algériens. En 1941, de sa prison, Messali Hadj dira « …en ôtant leurs droits aux Juifs, vous n’accordez aux musulmans aucun droit nouveau ».

Avec Ferhat Abbas, les Algériens retrouvent la parole

Dès le début du livre, et en quelques pages, le journaliste revient sur l’histoire et révèle peu à peu le visage colonial sans fards.

Le 14 mars 1944, le mouvement Les Amis du Manifeste de la Liberté (l’AML), dont Ferhat Abbas est le fondateur, voit le jour. Ce Manifeste souligne le principe fondamental des peuples à disposer d’eux-mêmes et l’auteur revient sur le texte fondateur. L’article 4 est clair : « Créer un courant d’opinion et rendre familière l’idée d’une nation algérienne et désirable ; la constitution, en Algérie, d’une république autonome fédérée à une république française rénovée, anticolonialiste et anti impérialiste […]. » Tout est dit dans cet article qui dérange en haut lieu le pouvoir colonial.

Le 4 avril 1944, Ferhat Abbas dépose les statuts des AML à la préfecture de Constantine. La fièvre politique, alors, s’empare des Algériens qui retrouvent la parole. On voit bien là toute l’importance d’un moment charnière qui annonce dès lors une réflexion plus intense auprès de la population algérienne. L’administration coloniale est aux abois, en lien avec la police et la gendarmerie et suivie de très près par les agents des services généraux. Des indicateurs seront infiltrés dans les différentes réunions.

Cette réalité va préfigurer la crainte et la férocité des représentants de l’État, plusieurs mois plus tard, dans les villes de Sétif, Guelma et Kherrata et autres municipalités alentour à partir de la journée du 8 mai 1945. De plus, le 24 avril, avec l’accord de de Gaulle, le secrétaire général du Gouvernement Général ordonne le transfert de Messali Hadj à Brazzaville au Congo en évoquant l’atteinte à l’autorité de l’État. On observe une fois encore l’immense crainte de supposés complots, qui ne se justifie pas. Très rapidement, les 4 et 5 mai, l’armée se déploie avec des blindés, l’artillerie et l’aviation. La nervosité du pouvoir colonial est bien présente. La journée du 8 mai et les jours et semaines suivants vont être scrutés avec précision où l’on apprend qu’après les troubles d’une inouïe violence, le territoire est à feu et à sang. Les gendarmes distribuent des armes aux Européens dans plusieurs localités sur fond de tirs de mitrailleuses et d’incendies volontaires

Le rapport de forces est magistralement déséquilibré face à des vieux fusils et des bâtons et une guérilla inorganisée en lien avec une émotion de fureur. Face à cela, il y a la présence de milices rurales et urbaines fortes de 3 ?000 hommes ! Sans oublier la forte présence de la police, de la gendarmerie et de l’armée, dont la Légion étrangère descendue tout droit de Sidi-bel-Abbès. On comprend, au travers des recherches de l’auteur, comment l’administration coloniale avait envisagé dès les mois précédents de profiter de cette journée de commémoration pour marquer d’une façon la plus ferme les velléités de liberté de ces « va-nu-pieds ».

Arrestations, tortures, assassinats à l’abri des regards

Et puis, il y a l’après carnage, les arrestations, la torture, les morts enterrés à la hâte. Aucun journaliste n’est présent pendant toute cette période, sinon la connaissance de cette tuerie sauvage par les services anglais et américains. Mais insuffisant pour dévoiler une vérité masquée et mensongère par le pouvoir colonial.

La presse nationale et algérienne ne relate pas la stricte réalité. En effet, aucune enquête n’est menée auprès des Algériens sinon, oui, auprès des Européens pour qui il y aura des cérémonies. Même le journal L’Humanité s’y laisse prendre quand il énonce dans ses colonnes du 16 mai 1945 et recommande de « punir comme ils le méritent les tueurs hitlériens ayant participé aux événements de mai 1945 et les chefs pseudo-nationalistes qui ont sciemment engagé de tromper les masses musulmanes". Cette répression féroce va générer la présence de centaines d’enfants orphelins sur les routes et l’errance. De plus, l’administration coloniale menace d’arrêter ou de passer par les armes quiconque accueille adultes ou enfants sans domicile ou sans parents qui, d’ailleurs, ont payé un lourd tribut pendant cette période. L’armée n’hésite pas à tuer sans sommation quiconque serait susceptible de se mettre en travers de son chemin, qu’il soit fauteur de trouble ou non.

La logique, le bon sens et la loi ne sont plus de mise pendant que l’aviation arrose de ses bombes de 50 et 100 kg, que les croiseurs au large de Bougie arrosent les douars et les mechtas, que la Légion étrangère exécute sommairement hommes, femmes et enfants et animaux. Pendant que les milices civiles tuent, appuyées et soutenues par la police et la gendarmerie. Oui, il y a eu des meurtres perpétrés par les « Indigènes » et l’auteur le précise. Mais ces tragiques événements sont le fruit orchestré par une administration civile et militaire qui nourrira longtemps la mémoire d’un peuple soumis au diktat colonial. Au 16 mai 1945, l’ordre est rétabli et l’administration ne manquera pas de cacher les massacres. « Tenues à distance par la censure et la rétention de l’information, les opinions française et internationale ne sauront rien d’un des pogroms les plus abominables survenu aux premières heures de l’armistice ».

Kamel Beniaïche conclue que la meurtrissure de mai 1945 n’a pas livré tous ses secrets. Sans doute, mais, à l’issue de la lecture de ce livre, on peut affirmer que le journaliste algérien nous éclaire d’un jour nouveau sur ce drame encore trop méconnu. Il démystifie, preuves à l’appui, les contrevérités et mensonges de l’administration civile et militaire de cette période et qui perdurent encore dans certains cercles des nostalgiques de l’Algérie française

Philippe Chevrette

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