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« Critique de la raison nègre », un livre d’Achille Mbembe pour mieux comprendre les effets encore actuels des colonisations

mardi 7 juin 2016, par 4ACG

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Georges Lagier, de Toulouse, fidèle visiteur de notre site et sympathisant de la 4acg, nous signale la sortie de cet ouvrage d’Achille Mbembe, publié en 2013, dans lequel l’historien et politologue camerounais dissèque au scalpel le phénomène de la colonisation. Plutôt qu’une analyse, Georges Lagier nous propose des extraits, révélateurs de la tonalité générale de l’œuvre. Merci à ce nouvel ami !

Dans la démocratie libérale, l’égalité formelle peut aller de pair avec le préjugé naturel qui porte l’oppresseur à mépriser celui qui a été son inférieur, longtemps après l’affranchissement de ce dernier. Sans la destruction du préjugé, cette égalité ne peut être qu’imaginaire.
……….
A la faveur de la colonisation, des groupes qui ne se revendiquent ni des mêmes origines, ni de la même langue, encore moins de la même religion, sont amenés à cohabiter au sein d’entités territoriales forgées au fer des conquêtes. Le lien entre les groupes qui les habitent trouve ses origines directes dans la violence de la guerre et de l’assujettissement (…) L’une des fonctions du pouvoir est alors de fabriquer littéralement des races, de les classifier, d’établir des hiérarchies nécessaires (…) l’une des tâches de l’Etat étant d’assurer l’intégrité et la pureté de chacune d’elles, c’est-à-dire de les maintenir toutes dans un rapport d’hostilité.

Du 15e au 19e siècle, une formidable migration des peuples, sous quatre formes

La première est l’extermination de peuples entiers, notamment dans les Amériques.
La deuxième est la déportation de plusieurs millions de Nègres dans le Nouveau Monde où un système économique fondé sur l’esclavage contribuera de manière décisive à l’accumulation primitive d’un capital d’ores et déjà transnational, et à la formation de diasporas noires.
La troisième est la conquête, l’annexion et l’occupation d’immenses terres, et la soumission de leurs habitants à la loi de l’étranger.
La quatrième a trait à la formation d’Etats racistes et aux logiques « d’autochtonisation » des colons.
………

Cette brutale ruée hors d’Europe sera connue sous le terme de « colonisation » ou « d’impérialisme ». La colonisation prend une forme de pouvoir constituant dont le rapport au sol, aux populations et au territoire, associe les trois logiques de la race, de la bureaucratie et du négoce. Dans l’ordre colonial (…) la race permet de classifier les êtres humains en catégories distinctes dotées supposément de caractéristiques physiques et mentales propres. La bureaucratie émerge comme un dispositif de domination, et le lien entre le négoce et la mort, devient matrice du pouvoir.
Ainsi la force fait désormais la loi, et la loi a pour contenu la force elle-même.

Tous les hommes n’ont pas les mêmes droits

Il existe un droit pour les « civilisés » de dominer les « non-civilisés », de conquérir et d’asservir, d’annexer leurs terres. Ce droit participe du « bon droit », qui s’applique aussi bien aux guerres d’extermination qu’aux guerres d’asservissement. L’Etat colonial peut considérer la terre qu’il a prise comme terre sans maître. Il peut abolir le droit foncier des indigènes et se déclarer seul et unique propriétaire. Il peut s’arroger les droits des chefs indigènes et continuer à les exercer.

Les monuments, objets de domination par la mémoire

L’auteur évoque aussi les monuments et les statues élevés à la mémoire des anciens, tués lors des guerres de conquête, d’occupation ou de « pacification ». Pour lui, leur présence dans l’espace public a pour but de hante la mémoire des ex-colonisés.Leur rôle serait de faire resurgir des morts qui, de leur vivant, ont tourmenté souvent par le glaive, l’existence des « Nègres », et des colonisés en général.

« Ce passage », nous dit Georges Lagier, « m’a fait penser à cet énorme écusson de la Légion étrangère sculpté dans le rocher à l’entrée des Gorges de Kherrata, en souvenir de la répression féroce qui s’est déroulée en mai 1945 et fit quarante mille morts. Il fallait graver dans la pierre le danger pour les populations colonisées de se soulever et les maintenir ainsi dans la soumission ».

Critique de la raison nègre, d’Achille Mbembe, aux éditions La Découverte, 2013

Chez le même éditeur, l’auteur a publié en 2016, toujours sur le thème du post-colonialisme, Politiques de l’inimitié.

Messages

  • Très intéressé par cette note de lecture, j’ai été voir sur la toile plus loin. Et j’ai découvert que cet historien vient de publier Politiques de l’inimitié (éditions La Découverte, Paris, 2016, 16 euros), qui me paraît encore plus important. En voici quelques lignes de présentation (par wikipedia) :

    (…) Fort de son expérience intime de l’Afrique du Sud où il vit depuis seize ans, Achille Mbembe dresse le parallèle – souvent fait à Johannesburg – entre l’apartheid et la politique d’Israël à l’égard des territoires palestiniens, avec ses murs, checkpoints et autres contrôles des corps et des mouvements d’une partie de la population.

    Il va plus loin en faisant le lien entre la violence du système colonial et celle du régime nazi(…) « Or, entre la phobie du dépotoir et le camp, la distance a toujours été des plus courtes. Camps de réfugiés, camps de déplacés, campements de migrants, camps d’étrangers, zones de transit, […] ghettos, jungles, foyers, la liste s’allonge sans cesse […]. »

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