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Massacre du 17 octobre 1961 : « le crime d’État contre les Algériens n’a jamais été reconnu par la France »

jeudi 20 octobre 2022, par Michel Berthélémy

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Par Elodie Desacamps, Géo, 14 octobre 2022

Historien, chercheur associé à l’Institut d’histoire du temps présent, Fabrice Riceputi apporte son éclairage sur ce qu’il qualifie de "crime d’État »

Il y aurait 54 morts […] Ils auraient été noyés, les autres étranglés, d’autres encore abattus par balles. Les instructions judiciaires ont été ouvertes. Il est malheureusement probable que ces enquêtes pourront aboutir à mettre en cause certains fonctionnaires de police, regrette Bernard Tricot, conseiller du général De Gaulle pour les affaires algériennes, dans une note (récemment déclassifiée) qu’il lui adresse, le 28 octobre 1961. Le bilan humain du 17 octobre 1961 à Paris ? Entre 100 à 200 Algériens « noyés par balles » dans la Seine et 12 000 personnes raflées, torturées et détenues dans des camps improvisés. Au lendemain, la préfecture ne dénombre que trois morts : deux Algériens et un Français.

Ce 17 octobre 1961, les Algériens manifestent suite à l’appel du Front de Libération National (FLN), contre le couvre-feu discriminatoire qui leur est imposé, et pour l’indépendance de leur pays, quelle est la réponse policière à cette mobilisation pacifique ?
Alors d’abord il faut le rappeler, il ne s’agit pas d’une manifestation classique, c’est une réaction collective à la décision illégale de couvre-feu imposé aux seuls Algériens de la région parisienne. La demande du FLN est de boycotter ce couvre-feu discriminatoire en déambulant dans les beaux quartiers de Paris : une démonstration intolérable pour le pouvoir qui refuse que des colonisés se prennent pour des citoyens à part entière et osent apparaitre sous les fenêtres du général de Gaulle. La consigne est donc d’empêcher à tout prix cette démonstration, et pour ce faire, cela commence par l’une des plus grandes rafles de l’histoire française.
La police ramasse tout ce qui ressemble de près ou de loin à un Algérien : des Italiens, des Espagnols, des Sud-américains sont aussi embarqués, d’ailleurs Gabriel Garcia Marquez en fait partie. Ce sont pas moins de 12 000 personnes qui sont parqués dans les cars de police, pas assez grands pour les accueillir. On réquisitionne alors des bus de la RATP et on ouvre des camps improvisés pour les y enfermer, comme le palais des sports ou le stade Pierre de Coubertin. Ils y resteront plusieurs jours, certains y sont tués, d’autres torturés pour obtenir des informations sur la Fédération de France du FLN. Il y a aussi un rituel de violence à leur arrivée qui consiste à les faire passer au milieu de deux haies d’honneur de gardiens de la paix, qui les insultent et les tabassent avec leur « bidule », la matraque de l’époque.
Malgré la rafle policière, des groupes parviennent à se rassembler dans Paris, aux cris de « A bas le couvre-feu raciste ! » et « Algérie algérienne ». La police déchainera à leur encontre, une violence inouïe. On tue à coup de matraque, mais aussi par balles, par étranglements. Certains sont jetés vivants dans la Seine, les mains ligotés, d’autres sont déjà morts quand on jette leurs corps. Dans la nuit du 17 au 18 octobre, le préfet de police Maurice Papon publie un communiqué dans lequel il évoque une manifestation violente des « Nords africains » comme on les appelait, alors qu’il n’y a, même à postériori, eu aucune trace de violence et qu’ordre avait été donné par le FLN d’une mobilisation pacifique, de ne surtout pas porter d’armes blanches sur soi etc. Beaucoup d’enfants étaient présents. Contraint par une dépêche AFP qui est déjà sortie, le communiqué reconnait seulement trois morts : Guy Chevalier, le seul dont on écrit le nom parce qu’il est français, prétendument mort d’une crise ; et deux Algériens morts par balles.

Soixante-et-un ans après, le bilan officiel des Algériens tués et expulsés lors du 17 octobre, n’a toujours pas été dressé, comment l’expliquez-vous ?
Il ne le sera jamais. Comme dans tous les massacres coloniaux, où on a tué massivement des colonisés, que ce soit à Madagascar, au Cameroun, ou en Indochine, on ne compte pas les morts. Leurs vies ne comptent pas, donc leur mort ne vaut pas plus. On est certains que plusieurs dizaines d’Algériens ont été tués et on estime au total qu’il y a eu entre 100 et 200 morts. Mais c’est un bilan difficile à établir, quand certains corps ne sont plus identifiables, que d’autres ont pu être ramassés par leurs camarades pour qu’ils ne tombent pas entre les mains de la police et soient enterrés rapidement selon le rite musulman. Dans son livre « La bataille », Jean-Luc Einaudi démontre que le bilan du préfet Maurice Papon est outrageusement mensonger. Le FLN de son côté évalue à 300 personnes, en comptabilisant les disparus. Ce que l’on sait avec certitude aujourd’hui, c’est que le 17 octobre n’est qu’un pic dans une politique de violence systématique à l’égard des populations algériennes en France.
Malgré la rafle policière, des groupes parviennent à se rassembler dans Paris, aux cris de « A bas le couvre-feu raciste ! » et « Algérie algérienne ». La police déchainera à leur encontre, une violence inouïe. On tue à coup de matraque, mais aussi par balles, par étranglements. Certains sont jetés vivants dans la Seine, les mains ligotés, d’autres sont déjà morts quand on jette leurs corps. Dans la nuit du 17 au 18 octobre, le préfet de police Maurice Papon publie un communiqué dans lequel il évoque une manifestation violente des « Nord africains » comme on les appelait, alors qu’il n’y a, même à postériori, eu aucune trace de violence et qu’ordre avait été donné par le FLN d’une mobilisation pacifique, de ne surtout pas porter d’armes blanches sur soi etc. Beaucoup d’enfants étaient présents. Contraint par une dépêche AFP qui est déjà sortie, le communiqué reconnait seulement trois morts : Guy Chevalier, le seul dont on écrit le nom parce qu’il est français, prétendument mort d’une crise ; et deux Algériens morts par balles.

Dans votre livre « Ici on noya des algériens – La bataille de Jean-Luc Einaudi pour la reconnaissance d’un crime policier raciste » vous expliquez justement que les violences ne commencent pas ce 17 octobre, mais sont symptomatiques de la « terreur d’Etat qui s’abat sur les Algériens depuis des mois » dans le pays, comment se matérialise-t-elle ?
Dès le moment de la guerre d’indépendance, les immigrés algériens de France sont traités comme des ennemis de l’intérieur. Si on fait venir Papon à la préfecture de Paris, c’est pour profiter de ses compétences dans la guerre anti-subversive à Constantine où il était préfet de 1949 à 1951. Il dira d’ailleurs dans ses Mémoires : « J’ai fait à Paris ce que le général Massu a fait à Alger ». En 1958 déjà, 5000 Algériens sont raflés et enfermés au Vel d’Hiv. Il fait venir des hommes d’Algérie pour faire le sale boulot auprès des Algériens de France, « les harkis de la police ».
Ainsi, bien avant 1961, on torture dans les locaux de la police. Les Algériens savent qu’ils doivent éviter certains commissariats comme celui de la Goutte d’or où l’on entend de l’extérieur le « chant des suppliciés ». Des escadrons de la mort sont également actifs pour éliminer des figures importantes du FLN. Bref, on soumet la population algérienne en France à un harcèlement constant, comme Algérie mais avec les modalités qu’implique le contexte français. Un climat de violence qualifié de « Terreur d’État » par les deux historiens britanniques Neil Macmaster et Jim House dans Paris 1961. Algériens, Terreur d’État et Mémoire.

https://www.geo.fr/histoire/massacre-du-17-octobre-1961-le-crime-detat-contre-les-algeriens-na-jamais-ete-reconnu-par-la-france-212165

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