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En Algérie, l’inlassable attente d’une relation apaisée avec la France : « Pour mes enfants, je veux qu’on se réconcilie et qu’on tourne la page »

samedi 20 juin 2026, par Gérard C

Algérie, les mémoires blessées de la guerre d’indépendance. Épisode 2/3

SOFIANE BAKOURI POUR « LE MONDE »

Par Florence Beaugé (Alger, Batna, Constantine [Algérie], envoyée spéciale)

Publié le 08 juin 2026 à 19h00, modifié le 09 juin 2026 à 04h47
Temps de Lecture 7 min

Source Le Monde.
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Récit « Les mémoires blessées de la guerre d’indépendance » (2/3). Le traumatisme de l’indépendance demeure ancré en Algérie et même chez la diaspora française, du côté des combattants indépendantistes comme des appelés. Derrière l’attente d’une reconnaissance des crimes coloniaux et des excuses formelles, plus que de la « diplomatie transactionnelle ».

Loin de se combler, le fossé s’est creusé des deux côtés de la Méditerranée depuis le brusque réveil de mémoire sur la guerre d’Algérie, au début des années 2000. Les crises à répétition qui secouent Alger et Paris depuis 2024 alimentent rancœur et incompréhension en Algérie et ne laissent pas entrevoir de réconciliation durable. Florence Beaugé, journaliste qui a couvert l’Algérie pour Le Monde entre 2000 et 2010, est retournée dans le pays et nous décrit, dans une série en trois volets, l’étendue de cette incompréhension et de cette douleur.

« Les Algériens ne comprennent que le langage de la force ! » Ce paradigme fait tristement sourire en Algérie. On y voit une insulte et une vieille antienne. Déjà, en débarquant à Alger en 1830, dans le cadre de la guerre de conquête, le général Bertrand Clauzel tenait ces propos mot pour mot. En 2022, c’est au tour de Xavier Driencourt, ancien ambassadeur de France à Alger, de déclarer : « Les Algériens ne comprennent que le rapport de force. » Nombre de responsables politiques français – et de journalistes – lui emboîtent le pas. Le plus virulent est l’ancien ministre de l’intérieur (2024-2025) et actuel président du parti Les Républicains, Bruno Retailleau, qui prône la « ligne forte » à l’égard d’Alger et affirme que « rien ne donne à l’Algérie le droit d’humilier la France ». De telles phrases stupéfient et consternent en Algérie. « Comment les Français peuvent-ils si mal nous connaître ? Il suffit de nous dire ça pour qu’on se bute et que tout dialogue devienne impossible », observe-t-on partout. Il suffit de cela pour ranimer les douleurs, surtout. En particulier lorsqu’elles remontent à l’enfance…

Tassadit Yacine a 6 ans quand elle assiste aux tortures infligées à son oncle par l’armée française, en Kabylie. On est en avril 1956. Deux mois plus tôt, son père a été torturé et exécuté par les forces coloniales. Pour celle qui deviendra anthropologue, longtemps directrice d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales de Paris, cette scène primitive a été si importante qu’elle a « structuré [sa] vie ». Sans l’avoir jamais pensé de façon consciente, « [son] travail porte sur les mécanismes de domination ».

Tassadit Yacine vit aujourd’hui entre l’Algérie et la France. Elle qui pensait s’être remise de ce traumatisme d’enfance s’est soudainement retrouvée « ramenée en arrière », après le 7 octobre 2023 : la situation à Gaza l’a plongée dans une profonde dépression. « Je pleurais l’injustice, la haine, le rejet des rapports de force. Comme si la guerre d’Algérie n’était pas derrière moi. Comme si elle menaçait de faire irruption dans nos vies. » Pour beaucoup d’Algériens, l’enclave palestinienne est devenue un laboratoire permettant de relire l’histoire coloniale, notamment algérienne. Dans l’anéantissement de Gaza, ils voient le « condensé dans l’espace et le temps des cent trente-deux ans de colonisation de leur pays. Un récit accéléré porté à son paroxysme », selon les termes de l’historien Hosni Kitouni.

Les ravages du non-dit

C’est avec cette même sourde angoisse que Zineb Kobbi, journaliste, a traversé l’existence. Elle fait partie de la génération née pendant la guerre d’indépendance, celle dont « les blessures de l’âme sont restées enfouies ». Ni elle ni ses amies d’enfance n’ont jamais partagé leurs souvenirs, pas plus qu’avec leurs parents. « Leurs histoires demeuraient enveloppées de silence, comme si une forme de pudeur collective – ou peut-être une nécessité vitale – nous avait imposé de tirer un voile sur les horreurs du passé, afin de continuer à avancer », analyse-t-elle.

Le temps a filé, mais « cette enfant demeure en moi », dit-elle. Tout ce qui touche à la France « continue de susciter des sentiments mêlés ». Et elle ne peut s’empêcher de penser que les Algériens, en se libérant au prix fort, « ont aussi libéré cette France-là d’une histoire peu glorieuse ». En entendant les discours de la droite et de l’extrême droite françaises, qui nient ou relativisent la « barbarie de l’ordre colonial », Zineb Kobbi en vient à se demander « si ce ne serait pas la France qui aurait besoin de présenter des excuses à l’Algérie, pour son propre chemin de guérison… ».

Karima Hamdan, la fille de la combattante algérienne Louisette Ighilahriz, a souffert toute sa vie du traumatisme infligé à sa mère en 1957 par les parachutistes français. « Je n’ai pas eu une maman “normale”. A chaque fois que je demandais à mon père : “Mais qu’est-ce qu’elle a ? Qu’est-ce qui lui est arrivé pendant la guerre de libération ?”, il me répondait : “Elle a beaucoup souffert. Tu ne peux pas comprendre.” » Il a fallu les révélations du Monde, en juin 2000, pour qu’elle prenne conscience de la nature des souffrances de sa mère, celles qui peuplaient ses nuits de cauchemars. « Pour mes enfants, je veux que la France et l’Algérie se réconcilient et qu’on tourne la page. Il n’y a pas un jour de ma jeunesse où je n’ai entendu le mot “guerre” à la maison. Ça suffit ! La deuxième génération a payé. La troisième doit s’en sortir. Sans compter qu’elle a déjà traversé l’épreuve de la “décennie noire” [1992-2002]. »

Karima Hamdan, fille de la combattante algérienne torturée par l’armée française Louisette Ighilahriz, au jardin de la Liberté, à Alger, le 16 mai 2026. SOFIANE BAKOURI POUR « LE MONDE »

Pour Daho Djerbal, la guerre civile des années 1990 est un héritage des violences de la guerre coloniale. Un point commun au moins : les ravages du non-dit. Voilà des décennies que cet historien, fondateur et directeur de la revue Naqd, travaille avec des psychiatres sur la mémoire traumatique, comme l’ont fait avant lui Alice Cherki et Frantz Fanon, notamment. Le même processus se répète chaque fois, remarque-t-il : l’agression ; les victimes ; les témoins directs ; la « silenciation » d’une trentaine d’années. Puis, comme si la mémoire « sautait à pieds joints » par-dessus une génération, le réveil douloureux, souvent violent, à la génération d’après. Au point qu’en Algérie il arrive que les deux guerres se mélangent dans les esprits. Ainsi, le cas de cette femme âgée, conduite à l’hôpital de Blida, à la fin des années 1990, après avoir assisté au massacre de sa famille par des islamistes armés. Ses premiers mots au médecin qui l’interrogeait : « Les parachutistes français, les paras, les paras… »

La France n’est pas à l’abri d’explosions de violences héritées des non-dits de la guerre d’Algérie, en particulier dans les banlieues, avertit Daho Djerbal. Les affrontements avec la police relèvent du même phénomène. Tout ce qui n’est pas verbalisé revient d’une manière « obsessionnelle et compulsive ». On répète le geste, comme une « sorte d’exorcisme ». D’individuel, le trauma peut devenir collectif et « passer au stade pathologique ». « Dans chaque demeure en France, il y a un récit enfermé dans un placard, au sens propre comme au figuré… », souligne-t-il encore, en montrant le journal de bord d’un ancien appelé de la guerre d’Algérie, André Pasquier.

Rangeant les affaires de son père après son décès, Florence Milhade est tombée sur ce carnet par hasard en 2019 et l’a rapporté à Alger. Il s’agit d’un témoignage bouleversant sur les exactions de l’armée française. Tout y est, mais en langage codé. Chaque atrocité est signalée par un cercle. André Pasquier n’avait jamais parlé de cet épisode de sa vie à sa famille. « Comment voulez-vous qu’un tel effet traumatique “silencié” ne ressorte pas un jour, non pas tant chez les acteurs et les témoins directs que leurs enfants et petits-enfants ? », s’interroge Daho Djerbal.

Sur la stratégie des « petits pas » d’Emmanuel Macron, les avis sont très réservés en Algérie. Au mieux, l’indifférence prévaut. Reconnue par l’Elysée le 1er novembre 2024, la responsabilité de l’armée française dans l’assassinat de Larbi Ben M’Hidi, le 3 mars 1957, n’a pas convaincu. Elle a même froissé. Jusque-là, la thèse officielle voulait que le jeune chef nationaliste, le « Jean Moulin algérien » comme on l’appelle, se soit suicidé. Intervenant vingt-trois ans après les aveux du général Paul Aussaresses dans Le Monde concernant le recours à la torture, puis dans ses Mémoires, et surtout quelques jours après la reconnaissance par la France de la « marocanité » du Sahara occidental, le geste de l’Elysée a été ressenti par beaucoup comme un os à ronger, pour se faire pardonner le rapprochement avec Rabat.

La tombe du combattant Larbi Ben M’Hidi, au carré des Martyrs, à Alger, le 14 mai 2026. SOFIANE BAKOURI POUR « LE MONDE »

« Trop peu, trop tard. » C’est ainsi qu’est souvent résumée la politique de réconciliation menée par Emmanuel Macron. Dans les concessions qui sont faites par l’Elysée, beaucoup voient des aumônes ou des calculs, variables selon les besoins de la diplomatie du moment. Un petit pas tous les deux ou trois ans, mais jamais le geste attendu : une reconnaissance solennelle des crimes coloniaux, des excuses formelles et l’accès aux archives. « Quand Macron a parlé de la colonisation comme un crime contre l’humanité [en 2017, alors qu’il était candidat à la présidence de la République], on y a cru. Mais il a donné un espoir, puis laissé mijoter cette douleur, au lieu de l’extirper d’un coup et que l’on passe à autre chose. Je n’en peux plus de cette brûlure », confesse Louisette Ighilahriz au Monde.

« Instrumentalisation de l’histoire »

Pour le sociologue Nacer Djabi, Emmanuel Macron a peut-être « mal évalué » le président Abdelmadjid Tebboune. « Il n’en a vu que le côté affable, gentil, sans mesurer que son pouvoir a des limites. » Mais surtout, au lieu d’élargir sa politique mémorielle et d’y associer la société civile, le président français l’a réduite en un tête-à-tête entre chefs d’Etat. Ce faisant, il a joué un « mauvais tour » aux Algériens et aux Français. « Cette question mémorielle doit être réglée sans traîner, afin qu’elle appartienne enfin au passé », estime le chercheur.

Loin d’apaiser les esprits, le communiqué de l’Elysée, le 8 mai, de même que la visite à Sétif d’Alice Rufo, ministre déléguée aux armées et aux anciens combattants, en compagnie de l’ambassadeur de France, Stéphane Romatet, pour y commémorer les « événements tragiques qui y ont eu lieu le 8 mai 1945 », en a exaspéré plus d’un. L’historien Hosni Kitouni n’a pas vu dans cette démarche la preuve de la « lucidité avec laquelle la France regarde l’histoire », comme l’affirme le communiqué de l’Elysée, mais une nouvelle « instrumentalisation de l’histoire et de la mémoire ».

Une fois de plus, on parle de « répression » et non de massacres, pourtant largement documentés, relève-t-il. « Pas un mot pour qualifier juridiquement les faits. » Pas d’excuses explicites ni de « gestes de réparation engageant la France ». Bref, l’initiative annoncée par la présidence française « n’apporte rien de nouveau sur la question mémorielle ». A ses yeux, la stratégie d’Emmanuel Macron est toujours la même : « Faire un geste de la main droite et demander compensation de la main gauche », en utilisant la mémoire coloniale comme levier diplomatique.

Même colère sourde de l’historien Noureddine Amara, pour qui le communiqué de l’Elysée est « irritant » et même « scandaleux ». Dans la mesure où les mots employés se réfèrent à la libération du journaliste français Christophe Gleizes – emprisonné depuis un an –, ils révèlent la « diplomatie transactionnelle » de l’Etat français « et la manière dont beaucoup, à Alger, s’y adossent malheureusement », déplore-t-il. « Notre mémoire doit être “hors contrat”, je l’ai toujours dit et écrit. Visiblement, ce n’est pas le cas », ajoute-t-il.

L’ancien ministre de la communication algérien Abdelaziz Rahabi fait la même analyse et dénonce quant à lui l’« opportunisme diplomatique » d’Emmanuel Macron. Pour lui, cette politique du donnant-donnant mêlant des mémoires antagoniques, « celle des victimes et celle des bourreaux », sert à alimenter le débat autour de l’élection présidentielle française de 2027, non à améliorer les relations entre Paris et Alger. Il y voit surtout la « voie la plus courte » pour rendre cycliques les crises entre les deux pays.

Florence Beaugé Alger, Batna, Constantine [Algérie], envoyée spéciale

Source Le Monde :

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