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Philippe Chevrette a lu "Attaquer la terre et le soleil" de Mathieu Belezi

samedi 7 octobre 2023, par Philippe Chevrette

Philippe Chevrette a beaucoup aimé le livre de Mathieu Belezi, « Attaquer la terre et le soleil ». Il nous fait partager ici sa découverte, qui évoque les violences perpétrées par l’armée française lors de la conquête de l’Algérie.

Le roman s’impose comme un miroir privilégié dans son rapport à la vie sociale et politique où l’homme est à la fois cet acteur et cette victime au milieu des événements. Le roman de Mathieu Belezi en est une parfaite illustration dans une écriture sobre et haletante.

Nous voilà plongés au cœur de l’existence même du début de la colonisation en Algérie. On peut situer l’action aux alentours des années 1840/1850 quand, à la fin du livre on voit apparaître le Général Mac Mahon « […] un beau jour on a vu arriver le gouverneur de l’Algérie en personne et le général Mac Mahon et le général Canrobert… sur leurs beaux chevaux piaffant d’impatience, ils nous ont félicités, flattés, encouragés… ils voyaient grand, prêts à verser sans compter le sang de leurs soldats pour que nous puissions récolter fortune et bonheur… et puis ils sont repartis parce qu’il fallait bien porter ailleurs et partout la bonne parole et notre village a retrouvé son calme et sa routine… »
(Le général Mac Mahon c’est le même homme qui, à la tête de l’armée régulière de la Versaillaise, livrera bataille contre les communards en 1871 à Paris. Ndlr).

Rude besogne que celle portée par ces colons attirés par un paradis annoncé. C’est Séraphine, la narratrice, qui nous parle dans la profondeur de son âme et de son cœur de femme « il était loin le paradis que le gouvernement de la République nous avait promis, et on n’était pas prêts de l’atteindre, nous tous entassés sous les tentes militaires au milieu de nulle part, dans ce trou perdu que l’autorité militaire avait osé appeler colonie agricole… ». « …ce paradis tant vanté, peut être qu’on ne l’atteindrait jamais parce qu’il n’existait pas, qu’il n’avait jamais existé et qu’il n’existerait jamais, tout au moins pour des gens comme nous. »

Après moult péripéties la colonne de ces hommes et femmes arrivés de France, s’installent dans la région de Sidi-Ferruch. Le commandant de la troupe qui les escortent en est certain « …ne désespérez jamais du gouvernement de la République… vous êtes la force, l’intelligence, le sang neuf et bouillonnant dont la France a besoin de vous sur ces terres de barbarie. »

Les soldats fauchent les têtes des femmes, hommes et enfants…

Un second narrateur, un soldat, confirme dans un bain de sang « …nous en avons fait du chemin, mis le feu aux villages, tranché des têtes, éperonné le ventre de pas moins de cent mille femelles et troué à la baïonnette combien de centaine de milliers de poitrines barbares ?… ». Il ajoute « …c’est nous soldats qui débarrassons cette terre d’Algérie de ses fanatiques, qui créons des villes, des routes, asséchons vos marais de malheur… ».

Le destin de ces familles accumulant malheurs et détresses avec la venue du choléra qui décime une partie de la colonie au milieu d’un environnement austère et rude. Très rapidement Séraphine exprime son désarroi devant tant de malheurs où chacune et chacun est touché dans sa chair et son âme. Pour le triomphe de la communauté les soldats fauchent les têtes des femmes, hommes et enfants sur la terre de leurs ancêtres, en toute impunité puisque le ciel dit elle et ses divins représentants ne sont pas intervenus. Au fur et à mesure de la lecture tous les jours sont gris. En effet face aux attaques incessantes de ces « vermines des gourbis » l’Armée rase et flambe les villages. Et puis quand tout n’est plus que cendre les soldats se gavent. Ils partagent entre eux les femmes en âge d’ouvrir les cuisses entre quinze et cinquante ans. Et Séraphine de s’exprimer encore avec la voix coupée « …on frotte les portes maculées (de sang), on lave à grandes eaux le gourbi où trois femmes qui ont refusé de se soumettre se sont plantés un couteau dans le cœur… » Face à toutes ces épreuves le commandant fait venir le curé qui officie la messe le dimanche. Celui-ci arrive d’Alger pour soulager les peines. Lui il sait que ses ouailles sont rescapées de l’enfer.

Puis vient le temps des cultures où la charrue trace des sillons dans cette terre « durcie par des années de jachère ». Alors l’espoir revient et les temps sont plus cléments avec le blé qui peu à peu lève cette brume d’incertitude de ces colons. Et puis il y a l’arrivée d’une institutrice pour les enfants qui grandissent. Mais voilà c’est sans compter sur la hargne de ces hommes d’Algérie perclus de vengeance face à la violence de cette armée trop victorieuse. L’Armée quant à elle poursuit sa mission et le capitaine de rappeler à ses hommes « Alors tenez-vous prêts soldats, car là où nous allons, gronde la révolte de ceux qui ne veulent pas payer l’impôt, qu’ils doivent pourtant à la France et dont ils devront s’acquitter qu’ils le veuillent ou non, sous peine d’être razziés… ». Quand ce n’est pas la mort par balles face à la fronde des hommes de cette terre d’Algérie, ce sont les fièvres et les diarrhées et toutes sortes de maladies sournoises qui interrompent la vie de la communauté coloniale.

L’issue du livre ne nous expose pas à une fin mais à notre regard de lecteur pris d’un trouble immense.

Philippe Chevrette

Attaquer la terre et le soleil
Mathieu Belezi
éd. Le Tripode
Roman
160 pages
9782370553331
Prix : 17,00 €
Parution : 1 septembre 2022
Prix du Livre Inter 2023

https://le-tripode.net/livre/mathieu-belezi/attaquer-la-terre-et-le-soleil

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