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Témoignage de René Guitton
dimanche 25 mai 2025, par ,
Ouest-France. Publié le 08/05/2025
Courrier des lectrices et des lecteurs. « Aujourd’hui, si nous voulons exorciser cette page sombre de notre Histoire, la France doit reconnaître les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata, ainsi que la torture pratiquée pendant la guerre d’Algérie. Le faire, ce n’est pas se flageller. C’est moralement se grandir. »

Dans le cadre de notre rubrique « Courrier des lectrices et des lecteurs », René Guitton, membre de la 4ACG (Loire-Atlantique) réagit :
« Quand je suis arrivé en Algérie en février 1955, la guerre venait tout juste de commencer. Elle était localisée dans la région des Aurès, portant le nom de « maintien de l’ordre » à l’époque. Quelques mois plus tard, j’ai été fortement surpris et choqué d’apprendre qu’en mai 1945, des massacres avaient eu lieu dans la région de Sétif. Je me suis demandé comment avaient pu réagir les Algériens qui venaient de participer à la libération de la France. Ensuite, pendant mes 27 mois passés en Algérie, ces massacres ainsi que la torture et les répressions que j’ai vues m’ont fait prendre conscience que la cause que nous étions censés défendre serait perdue.
Le 8 mai 1945, les Algériens avaient de bonnes raisons de se réjouir. Ils étaient environ 160 000 à avoir participé à la Libération de la France au sein de l’armée française. Ce jour-là comme en France, ils manifestèrent leur joie par des défilés pacifiques dans les villes algériennes. À Sétif, ils avaient amené un drapeau algérien, signifiant leur désir d’égalité et d’indépendance. Ils refusèrent de le retirer. Dans le tumulte, les heurts et la bousculade un policier français tira, tuant le jeune scout musulman Saâl Bouzid qui le portait. Tout dégénère en émeute et massacres.
Cent deux morts français sur le moment. Ensuite la répression de l’armée sera terrible, sanglante et démesurée. Pendant plusieurs semaines et jusqu’en juin, la région de Sétif, Guelma et Kherrata verra se dérouler les massacres les plus horribles perpétrés par l’armée… Cette répression fera entre 6 000 et 45 000 morts selon les sources.

Des soldats français interrogent des paysans en novembre 1954 dans le massif des Aurès. | PIERRE BONNIN / ARCHIVES AFP
« Des faits à l’origine de la guerre d’Algérie »
Ces évènements n’ont jamais été reconnus officiellement par la France, ni enseignés dans les écoles. Ils sont pourtant à l’origine de la guerre d’Algérie. C’est en les apprenant que des Algériens se sont dit que jamais la France ne leur donnerait les mêmes droits qu’aux Français et que s’ils voulaient la liberté, il faudrait la conquérir par les armes. D’autre part, le général Duval, qui avait dirigé la répression, eut cette phrase prémonitoire en disant aux autorités civiles : « Je vous ai donné la paix pour dix ans. Si la France ne fait rien, tout recommencera en pire et probablement de manière irrémédiable ».
Aucune leçon n’a été tirée. L’aveuglement, le manque de vision et de courage des responsables politiques de l’époque a conduit à cette guerre d’Algérie aussi injuste qu’inutile et au bilan des plus catastrophiques : presque 30 000 morts côté français, plusieurs centaines de milliers de l’autre côté, deux millions d’Algériens déracinés de leur milieu naturel et réunis dans des centres de regroupement, un million de Pieds-Noirs ayant dû s’exiler, des harkis abandonnés ou massacrés, sans oublier les blessés, les disparus et les traumatisés qui ne peuvent pas s’exprimer. […] Aujourd’hui, si nous voulons exorciser cette page sombre de notre Histoire, la France doit reconnaître ces massacres de Sétif, Guelma et Kherrata, ainsi que la torture pratiquée pendant la guerre d’Algérie. Le faire, ce n’est pas se flageller. C’est moralement se grandir. C’est sortir des sentiers délétères pour entrer sur des chemins de vérité, d’espérance et de paix. C’est vouloir construire les conditions pour la réconciliation et la fraternisation avec le peuple algérien, comme nous avons su le faire avec les Allemands après la Seconde Guerre mondiale. Des initiatives et des actions positives démontrent que c’est possible. »
René Guitton
Voir en ligne : Histoire. « La France doit reconnaître les massacres du 8 mai 1945 en Algérie »
4ACG Association des Anciens Appelés en Algérie et leurs Ami.e.s Contre la Guerre