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« Tenir seuls dans le désert »
vendredi 7 février 2025, par
Témoignage
Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Ce fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, a dû quitter en octobre 2023 son appartement de la ville de Gaza avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, deux ans et demi, sous la pression de l’armée israélienne. Réfugié depuis à Rafah, Rami et les siens ont dû reprendre la route de leur exil interne, coincés comme tant de familles dans cette enclave miséreuse et surpeuplée. Il a reçu, pour ce journal de bord, deux récompenses au Prix Bayeux pour les correspondants de guerre, dans la catégorie presse écrite et prix Ouest-France. Cet espace lui est dédié depuis le 28 février 2024.
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Dimanche 2 février 2025.
Le passage vers le nord est ouvert depuis plus de dix jours. Les piétons peuvent prendre la route côtière, et les véhicules la rue Salaheddine, la principale artère de Gaza.
À Deir el-Balah, il n’y a presque plus personne. Ma tente est maintenant la seule dans la parcelle entourée de murs, où je l’ai plantée. La famille de mon ami Hassoun, ses oncles et ses tantes, sont tous partis vers Gaza ville, là où ils habitaient avant. Autour de notre terrain, le camp informel qui s’étendait jusqu’à la mer s’est entièrement vidé.
C’est un peu bizarre de ne plus entendre le bourdonnement constant produit par les milliers de personnes qui étaient là, ponctué par les cris des enfants, les voix des femmes et parfois les invectives des bagarres. C’était comme un marché gigantesque, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Et puis, tout à coup, le calme. Le silence. Sabah et les enfants sont déstabilisés. Ils disent qu’il se sentent comme au milieu d’un désert. Pourtant, il y a de la vie. On commence à voir les taupes sortir leur tête du sol, profitant du calme pour la première fois depuis le début de la guerre.
Apprécier de nouveau la mer
La normalité était devenue anormale. La normalité, dans cet endroit, c’est le calme, la vie à la plage, les couchers de soleil sur l’horizon. On l’avait oubliée. Elle n’est toutefois pas complètement revenue. Les dizaines de milliers de déplacés ont laissé des traces. Des carrés dessinés sur le sable, parfois délimités par des sacs de sable. Des morceaux de tissus volent au vent : des habits abandonnés, des vieux draps ou des couvertures élimées qui servaient de clôtures de fortune pour protéger les espaces familiaux des regards. Mais ils peuvent encore servir : des gens viennent les récupérer, ils les utiliseront pour allumer le feu dans leurs fours d’argile.
La vie quotidienne se complique car notre lieu de résidence est redevenu ce qu’il était avant : un lieu de loisirs à l’écart de la ville, où on trouvait des « chalets » de vacances. Notre terrain était destiné à en accueillir un, et il y en avait déjà deux dans le voisinage, dont l’un était occupé par une ONG française. Des familles louaient ces petites villas, souvent avec piscine, pour passer quelques jours près de la mer dans l’intimité.
Avec le départ des déplacés, on redécouvre le paysage. J’ai fait presque la moitié du trajet à pied et cela m’a permis d’apprécier de nouveau la mer. Pendant la guerre, on ne la voyait pas de la route côtière, elle était cachée par les bâches des camps de fortune. On l’apercevait un peu quand on voyageait debout dans les bétaillères. Pendant ce trajet le spectacle était le même qu’autour de ma tente : des kilomètres de déchets, à perte de vue. Les gens ont tout abandonné derrière eux. Les emplacements des tentes sont inscrits sur le sable, les remparts de sable contre les marées et les inondations sont encore visibles, ainsi que les trous qui servaient d’égouts.
On trouve maintenant de tout
Les marchands ambulants ont disparu. Sur les bords de la route côtière, ils vendaient tout et n’importe quoi sous des échoppes improvisées. Eux aussi étaient des déplacés ; ils sont tous partis. Si on veut acheter quoi que ce soit, il faut aller au centre-ville, assez loin de notre petit morceau de désert. Là-bas, maintenant, on trouve des épiceries et des supérettes aux rayons bien garnis. Les Israéliens prétendent que tout vient de l’aide humanitaire, mais en réalité, une bonne moitié des marchandises sont importées par les négociants autorisés à entrer dans la bande de Gaza, ou simplement sortie des stocks des commerçants qui les gardaient pour faire monter les prix.
Quoi qu’il en soit, on trouve de tout maintenant. Walid se gave de chocolat. Il en avait tellement manqué, et ses frères aussi, que je ne peux pas les empêcher d’en manger, j’en apporte même des cartons entiers. On trouve aussi des jus de fruit, Walid peut enfin boire son jus de mangue préféré. Les prix ont beaucoup baissé. Certains produits sont même revenus à leur prix d’avant-guerre ; d’autres, comme le poulet et la viande, valent encore cinq à huit fois le prix normal, mais c’est un énorme progrès par rapport à leur coût exorbitant d’avant le cessez-le-feu. Par contre, l’argent liquide manque toujours. Quelques commerçants acceptent de nouveau les cartes de crédit, mais une grande partie des biens et des services, les trajets en bétaillère par exemple, doivent toujours être payés en cash. Les agences bancaires commencent à rouvrir, mais elles ne peuvent fournir de billets. L’Autorité monétaire, sorte de banque centrale de la Palestine, dit que plus de 180 millions de dollars en billets ont été volés pendant la guerre dans la principale banque de Gaza. Du coup, les banques hésitent à réintroduire le cash dans le territoire. Cela fait deux ou trois jours que je n’arrive pas à trouver le moindre billet, même auprès des changeurs qui prélevaient au passage de 30 à 35 % de commission sur un virement de mon compte à Ramallah.
Le déplacement est devenu vraiment difficile. Il y a beaucoup de moins de bétaillères. Ces charrettes tirées par des ânes ou des vieilles voitures, qui étaient devenues les omnibus de Gaza, servent maintenant au retour des déplacés vers le nord. Pour aller de chez moi à la Maison de la Presse, au centre-ville de Deir el Balah, j’attends parfois une heure avant de trouver un transport. Et leur prix a augmenté à cause de leur rareté.
« Si tu as de l’eau là où tu es, restes-y »
Mais nous nous demandons : devons-nous partir nous aussi ? Comme vous le savez, notre tour à Gaza-ville a miraculeusement échappé aux destructions, et nos amis restés sur place nous ont envoyé des vidéos les montrant en train de nettoyer notre appartement, qui est à peu près en état. Mais ceux qui sont rentrés me disent tous la même chose : « Rami, si tu as de l’eau là où tu es, restes-y. » Eux, ils ont tout perdu, leurs maisons sont détruites, ils ont du mal à trouver un endroit pour planter leur tente, mais le problème le plus important, c’est le manque d’eau. « On ne parle pas seulement de l’eau potable, mais de l’eau en général, pour les besoins quotidiens. »
Rami Abou
4ACG Association des Anciens Appelés en Algérie et leurs Ami.e.s Contre la Guerre